DSC_0042.jpg

Lorène Roustin | Avril 2022

Pestilence,
46°43’55.3»N 1°12’22.3»E, Installation, faïence crue, eau, 2020

Cette installation représente l'évanescence de la matière. Des écrevisses en argile crue se dissolvent dans une flaque d’eau créée sur le sol d’une salle d'exposition. Les formes organiques redeviennent des petits tas de terre en s’imbibant d’eau puis viennent tacher le sol. Seule la matière reste présente lorsque la forme a disparu.

 

Depuis quelques temps une part de ma famille s'est établie dans la Brenne, situé au Sud ouest du département de l'Indre. Ce lieu est connu pour être la région des milles étangs, et une forte activité piscicole y est développée notamment avec l'élevage des Carpes. Lors des pêches annuelles, les étangs sont vidés et le poisson est péché avec des filets de mailles plus ou moins fines. Cependant lors de cette opération, certaines espèces sont éliminées au bord du rivage, notamment les écrevisses considérées comme nuisibles.

Dans la plupart des cultures, l'esthétique de la mort est lissée par les rituels d'embaumement et d’inhumation qui nous servent à mieux accepter la fatalité, nous sommes rarement volontairement devant la mort ou des proches à l'agonie. Dans « Pestilence » l'intention première de traduire le choc de la scène de pêche est décalé sur l’œuvre d'art elle même. Pourquoi l'artiste programme t'il la destruction de son œuvre d'art face aux regardeurs impuissants ? Lorsque l'eau entre en contact avec la terre crue et sèche qui compose les formes d'écrevisses, l'effet de capillarité est incoercible, les formes se délitent en quelques dizaines de minutes.

Lorène Roustin, Avril 2022

_DSC0047.jpg

Ce qui me frappe dans ce travail de Lorène Roustin, c’est avant tout sa noirceur. L’ensemble du travail de l’artiste tarbaise est d’ordinaire inscrit dans la vivacité du Vivant, dans l’explosion des teintes ; les oeuvres sont multiples, invasives, grouillantes et surtout visibles de loin. Elles réveillent un coin de la rétine lors d’une randonnée, éclatent sur un écran pour faire entrer la nature dans le bureau du spectateur…

Pestilence, au contraire, est une note grave qui interrompt subitement le cours de la promenade. Un son sourd et long qui invite sans détour au recueillement. La pièce est sombre, au sol une eau trouble ; des formes molles, indiscernables dans la pénombre, s’extirpent avec lenteur de la surface réflective et humide. Le ton est donné, quelque chose se passe ici et qui nécessite de marquer un temps d’arrêt. 

Des écrevisses de terre crue se liquéfient sur la dalle trempée de la salle d’exposition, générant une boue stagnante qui demeure, après quelques minutes, la seule trace de l’existence des crustacés. Le phénomène touche certes à l’immobilisme, mais aussi, paradoxalement à la fugacité. C’est ce paradoxe qui vient nourrir le sentiment de mort intangible qui émane de l’installation de Lorène Roustin. Rien n’est dit, tout est en suspens, mais l’ombre de l’extinction rôde, inéluctable. Dans le silence de la salle d’exposition devenue le théâtre d’une tragédie planifiée, les écrevisses fondent inexorablement. La forme se délite dans la matière qui seule demeure, et comme pour illustrer l’affirmation de Lavoisier… tout se transforme. En même temps que se désagrègent les écrevisses semblent se déliter les frontières entre présence et absence, disparition et apparition, art et science, mort et vivant. Lorène Roustin propose avec cette installation un point de vue témoin, extirpé de la vie pour prendre du recul sur elle ; pour dresser le constat d’un mouvement permanent, presque implicite. Entre émergence et déliquescence, Pestilence propose une expérience sans retour et entraîne son spectateur dans la danse implacable du temps, du mouvement, de la vie.

Luci Garcia