Caroline Denervaud

« Si je filme le mouvement,

il existe »

The Heidies, série Mue, photographie co

Alors que vous étiez partie étudier la danse contemporaine et la chorégraphie au Laban Center de Londres, vous avez été contrainte de mettre un terme à votre carrière de danseuse professionnelle à la suite d’une blessure. Vous vous orientez alors vers une pratique artistique, puisque vous entrez à l’École nationale des Beaux-Arts à Paris. Comment s’est opéré ce passage de la danse aux arts plastiques ?

 

Lorsque j’étais adolescente, je n’avais qu’une idée en tête – danser. Je considérais vraiment la danse comme ma raison de m’exprimer, de faire sortir mes émotions. En arrivant à Londres, j’ai tout donné, j’étais à fond. C’est mon caractère –  c’est un peu tout ou rien. Alors ce qui devait arriver arriva. Ça a été très dur, parce que j’avais non seulement une blessure physique mais aussi une blessure morale, dans mon ego. À ce moment là, je savais déjà que je ne voulais pas travailler assise dans un bureau, je ne voulais pas non plus dépendre d’un patron. Alors, j’ai suivie une copine qui allait à Paris et je suis rentrée à l’école des Beaux-Arts, parce que j’avais toujours dessiné, gribouillé. Tout de suite, j’ai commencé à travailler sur un sujet, dans lequel je suis complètement rentrée – c’était comme une forme d’obsession. C’était bien parce que je me suis replongée complètement dans quelque chose, c’était une manière de rebondir après l’arrêt total de la danse. Mais je ne sais pas si je l’ai vraiment choisie cette carrière artistique. Je n’avais jamais pensé qu’être artiste, ça pouvait être un métier. Et puis je me disais que je n’étais pas assez forte, que je n’avais pas assez d’égo, ni d’aplomb…

 

Il me semble que vous n’avez ensuite plus fait de danse pendant près de dix ans avant d'y revenir, mais par la peinture... 

 

Pendant dix ans, je ne pouvais même pas regarder quelqu’un danser : c’était un véritable rejet. Et puis, j’ai continué à peindre, à dessiner. Un jour, j’avais quelque chose à exprimer et j’ai naturellement eu envie de le faire par le mouvement. C’était plus facile pour moi de le faire par la danse. Quelque chose de surprenant s’est passé : je ne savais plus ce qui était en train de se jouer, je ne contrôlais plus rien. Et c’était beau de se laisser surprendre, ça cassait la routine, ça changeait, c’était vraiment du hasard. Je continue encore à travailler aujourd'hui en mouvement. 

Justement, vous parlez de votre œuvre comme d'une "peinture en mouvement".  Pourriez-vous nous expliquer pourquoi ? 

 

Je commence au sol en mouvement en laissant une trace au fusain sur le papier. Et ensuite, je viens ajouter la couleur avec de la peinture pour définir des formes et raconter une histoire. À ce moment là, j’ai déjà un peu plus de recul sur mon travail, je peux décider de la direction que je veux donner à mon œuvre grâce aux couleurs. Alors que la première trace, je ne la contrôle pas, c’est elle qui vient définir l’ossature, la structure. 

Vous réalisez également des œuvres de plus petites dimensions dans lesquelles le corps ne peut pas s’inscrire. Comment imaginez-vous alors ces peintures ?

 

J’aimerais bien être encore plus petite pour pouvoir rentrer dans des minuscules formats. Pour les peintures de petit format, j’essaye aussi de travailler en mouvement. Mais ce n’est pas avec le corps que ça se joue. Il s’agit de faire sortir quelque chose, puis de retrouver une structure avec les couleurs. Pour moi, c’est quasiment le même travail. Si je m’écoutais, je ne ferais que des très grands formats ou des très petits. Mais, mon galeriste aime bien que je fasse des moyens formats. Pourtant, même avec les papiers de 106cm x 78cm, je me mets au sol, bien que j’apparaisse alors comme une géante sur cette feuille. Même si l’espace est restreint, ça m’aide d’être au-dessus de la toile et de ne pas l’avoir à hauteur de bras.

Pour créer vos couleurs, vous utilisez la technique surnommée "milkpaint" à base de lait et de pigments naturels. Quel effet recherchez-vous avec ce type de mélange ? 

 

Alors j’utilise de la caséine, qui est mélange de chaux et de produit laitier maigre, qui forme une espèce de colle, que je mélange ensuite avec des pigments pour que ça devienne un liant. J’ai essayé l’acrylique, mais je n’y arrivais pas : ça a beau être pratique, ce n’est absolument pas sensuel. Et puis, j’aime bien réaliser cette petite cuisine de mélange de couleurs et j’aime l’odeur de la caséine. 

Pour témoigner de vos performances au sol, vous utilisez aussi la vidéo. Considérez-vous ce support comme une œuvre à part entière ?

 

Ce travail sur la vidéo est tellement personnel que c’est parfois difficile de partager et de faire face aux réactions des gens. Mais, un de mes galeristes m’a fait réaliser que la trace faisait véritablement partie de mon travail. Si je filme le mouvement, il existe. Pour moi, ce n’était pas si important que le regardeur comprenne tout le processus qui est derrière l’œuvre. Mais finalement les gens sont curieux et veulent savoir. Alors maintenant, je me filme systématiquement. Je ne maîtrise pas bien la vidéo - c’est vraiment de l’auto-film que je réalise seule. 

Vous êtes en effet seule dans le secret de votre atelier lorsque vous réalisez ces traces. Mais il me semble qu’il y a une fois où vous vous êtes mise à danser dans un espace public : c'était au Jeu de Paume en 2016. Pourriez-vous revenir un peu sur cette expérience ? 

 

Le Jeu de Paume m’avait demandé de prendre le takeover de leur Instagram pour l’exposition d’Helena Almeida. C’était très stimulant d’imaginer une réponse à son travail avec le mien. Bien sûr, avec énormément de recul, puisque je voue une immense admiration à cette grande dame. 

J’ai eu la chance de pouvoir venir au musée pour réaliser une trace – je suis arrivée avec ma petite caméra, mon rouleau de papier, mes trois fusains et mes deux habits de rechange. Et, effectivement, j’étais seule dans ce musée. Enfin, deux personnes, qui faisaient le ménage, passaient de temps en temps et un homme de la sécurité me suivait sans arrêt. Mais très vite, je suis parvenue à oublier ces trois individus, qui n’étaient pas là pour me regarder. C’était magique de pouvoir être seule dans ce musée, de pouvoir danser autour des œuvres d’Helena Almeida. J’ai également fait une autre trace, à Londres, pour un hôtel qui va bientôt ouvrir. Je suis allée sur le chantier de construction de l’édifice, qui est l’ancien tribunal, pour réaliser cette performance. Comme celle-ci était filmée, j’étais finalement entourée de quelques personnes. De plus en plus, j’arrive à faire abstraction des gens qui sont autour, même si ce travail se veut solitaire et secret à la base. 

 

Pour continuer de parler d’Instagram, je voulais vous interroger sur le rôle que vous accordez à cette plateforme de diffusion.  

 

Si tu as un téléphone, où que tu sois, qui que tu sois, tu peux, même anonymement, partager au monde entier ce que tu fais. En ce sens, Instagram permet de mettre tout le monde sur la même échelle. C’est vraiment pratique pour la diffusion de son travail, même si ça reste une petite image sur un écran. La plateforme me permet de partager mes recherches. Récemment, avec tout ce qui est arrivé, j’étais dans un état de saturation, je me disais : « je ne peux plus travailler ». Et puis, sur Instagram, je suis tombée sur cette phrase du designer italien, Enzo Mari, décédé il y a peu : « si tu peux faire une toute petite chose, alors fais-la pour les autres ». Alors, je me dis : si tu ne peux pas le faire pour toi, fais-le pour les autres. Et même si ça ne les intéresse pas, tu t’imagines que ça peut toucher au moins une personne pendant une seconde. Ce que je propose sur mon compte, c’est une sorte d’échappatoire. 

Depuis 2014, vous formez un duo artistique, appelé « The Heidies » avec la photographe Pascaline Dargant. Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?

 

Ce duo est vraiment né d’une amitié, d’une belle relation de confiance. Notre premier travail ensemble est né d’une envie de danser, quelque chose qui ne pouvait ni se dire, ni se peindre. J’ai dansé, Pascaline a photographié mon mouvement. Je fais confiance à Pascaline, je connais son œil et la douceur de son approche. Comme on a toutes les deux été touchées par ce moment, on s’est dit qu’il fallait qu’on recommence. On disposait à l’époque d’un lieu incroyable, un immense appartement vide, dans lequel on pouvait réaliser nos séances photo. On a continué comme cela de façon assez régulière. L’idée, c’était vraiment « un lieu, un accessoire, un temps donné », et on faisait avec. On ne décide jamais en amont de ce qu’on va faire, on finit par improviser sur le moment, on est toujours d’accord sur les mêmes choses. C’est parfois difficile de trouver du temps mais nous continuons.

Lorsque Pascaline Dargant vous prend en photo, vous avez l’habitude de vous cacher, que ce soit avec un bout de tissu ou de carton. Vous avez toujours cette volonté qu’on ne vous reconnaisse pas ?

 

Chez les Heidies, c’est vraiment une volonté de ne pas montrer mon visage, de me cacher, parce qu’on n’a pas à savoir qui se trouve derrière. Le visage, c’est très personnel, c’est une mise à nu. Je n’ai pas envie qu’on m’identifie, je souhaite juste qu’on voit un corps. On voit sans doute que c’est une femme et non pas un homme, mais c’est tout. C’est moi, mais ça pourrait être n’importe qui. 

 

Quand vous vous prenez seule en photographie aux cotés de vos œuvres colorées dans votre atelier, vous semblez porter une grande attention aux vêtements que vous portez. Est-ce une forme de recherche autour de l'équilibre des couleurs ? 

 

Lorsque je commence au sol, je suis sur le papier. Ensuite quand l’œuvre est au mur, j’essaye de me fondre de nouveau dedans. Cela peut passer par le vêtement – en portant une jupe et un haut de la même couleur – et par le mouvement – en continuant les courbes dessinées par des épaules par exemple. Pour les Traces en noir et blanc, quand elles sont finies, je me remets dessus. Souvent je porte des vêtements foncés, des robes amples, que je peux tirer pour ajouter une masse de sombre sur la trace. Ça m’amuse beaucoup de rentrer dedans et de jouer avec les vêtements. 

Pour continuer de parler de vêtements, vous avez collaboré avec la styliste Coralie Marabelle pour une collection été 2018 de prêt à porter. Mais, vous avez également imaginé la scénographie du défilé de la collection d'hiver 2018 de la styliste Roksanda. Comment avez-vous imaginé ces deux projets en lien avec le milieu de la mode ?

 

Les deux collaborations étaient très différentes. Pour Coralie Marabelle, j’ai réalisé quatre peintures, qui sont ensuite devenues des imprimés pour des foulards. Avec Roksanda, c’est allé un peu plus loin. J’ai dû concevoir les décors pour un défilé. J’ai dû adapter mon travail à un lieu. J’ai dû me confronter à des contraintes : un timing, un espace, des normes spécifiques à l’évènementiel. Mais il y a eu énormément de liberté, ce qui est rare. À l’époque, c’était une chance incroyable pour moi. J’ai trouvé ça formidable de faire des décors, de voir mon travail intégré à une scénographie dans un lieu dingue. Bon après il y a un côté frustrant, parce que ça ne dure que dix minutes. Mais, ça m’a vraiment fait évoluer dans mon travail. Et puis, j’ai énormément de respect pour Roksanda, qui est une femme très douce et humaine. On a continué à travailler ensemble par la suite. J’ai, par exemple, réalisé des peintures pour sa boutique, puis, un mur, des stores et des grandes peintures pour un penthouse à Londres. On a un grand respect artistique mutuel. 

Avez-vous des projets en cours ?

Je participerai à trois foires : Galeristes à Paris en octobre, une à Luxembourg en novembre, une autre à Istanbul en décembre. J’aurai peut-être une exposition en Italie en 2021. Il est aussi prévu de continuer les performances dansées avec le danseur Adrien Dantou, si c’est possible dans les conditions sanitaires actuelles. Et puis, je suis également au tout début d’une collaboration avec un musicien. Ces projets à plusieurs, mêlant différentes techniques artistiques (la danse, la musique, la mode), ça me nourrit beaucoup et ça me fait avancer. Ce sont des vrais échanges, qui me permettent de créer quelque chose de différent. 

Dialogue conduit par Franny Tachon

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