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Léa Stella Lalanne | Février 2022

Translation au Cordeau, 2019

Colle méthylcellulose, pigments : carbonate de calcium,
sulphosilicate de sodium et aluminium Pigment blue 29, 25m90 m x 10 m ; trait : 10 cm

En hommage à Frédéric Delpech, 1952-2021

Les notes en bleu sont les siennes.

Sur la plus haute paroi de marbre de la carrière de Campan-Payolle, dans les Hautes-Pyrénées, un dessin monumental est tracé en bleu. Le spectateur se situe sur le deuxième plateau de la carrière qui donne sur le dénivelé accidenté de la Fosse aux Ours, interdite au public. Un tracé en deux dimensions,
suspendu dans son geste, aux proportions de la montagne.
Ce tracé a surgit dans la confluence de plusieurs découvertes : Le Moïse de Michel-Ange de Sigmund Freud, le livre Pietra Viva de Léonor De Récondo, qui romance le séjour de Michel-Ange dans les carrières de Carrare, destiné au tombeau de Jules II et des recherches sur les jardins persans. Cette dernière m'a emmené en Syrie, vers un événement beaucoup plus récent, celui de l’attentat qui a détruit la cité de Palmyre en 2015. Ce sont les photos de cette cité que m'ont mené vers sa grande colonnade du temple de Bêl, dont j'ai prélevé les contours.

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« À quoi tient, alors, la beauté d’un édifice ? » Elle consiste,
répond Schopenhauer, dans une convenance qui réside dans
chaque partie et qui réjouit les yeux (...) j’entends la proportion
que chaque partie doit avoir pour assurer le maintien de
l’édifice. (...) Il faut que chaque partie supporte un poids

exactement proportionné à sa résistance et qu’elle ne soit elle-
même ni plus ni moins soutenue qu’il n’est nécessaire et

seulement à l’endroit nécessaire ; ainsi se développent cette
réaction et ce conflit entre la résistance et la pesanteur». Cette
analyse est profonde, car il y a après tout un paradoxe : de
l’extérieur comme de l’intérieur, on ne voit jamais d’un
bâtiment que ses formes ; ni le poids des matériaux ni leur
résistance ne font l’objet d’une perception directe. (p.97) 

En apposant les contours de ces colonnes, je viens translater cet édifice disparu, à la surface d’un marbre qui ne demande qu'à être extrait par l'homme.

Déf. Translation : Transformation, déplacement d'une figure dont toutes les parties gardent une direction constante.

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Lorsque les cordistes ont terminé de réaliser le tracé de la colonne de gauche, je décidais de ne pas achever le dessin initialement prévu. Les deux autres colonnes seront partiellement créées.
Le dessin doit rester en mouvement. En suspension. Suspendre c’est laisser un possible devenir et en même temps c’est garder l’énergie de la réalisation. 
Dans cette carrière démesurée, avec délicatesse, j’étais en recherche d'un juste équilibre par rapport aux proportions des montagnes.

A priori, les formes d’une montagne rappellent moins encore un temple grec qu’une pyramide. Seulement, en architecture, les formes et les volumes ne sont pas tout. Il faut compter avec les masses. On ne médite pas devant les montagnes sans songer aux milliards de tonnes de roches qu’ont soulevées les forces géologiques aux époques de surrection des grandes chaînes.
Une montagne est autre chose qu’une géométrie plus ou moins complexe. C’est aussi l’image d’un certain équilibre. (p.95)

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Ma pratique est la résultante de recherches théoriques et plastiques sur les chantiers de construction et de restauration, notamment de peinture. Par l’alliance de mes connaissances en peinture à l’huile, peinture en bâtiment et en décors, je cherche à créer des formes archétypales en me concentrant sur leurs proportions et leurs matériaux dans ce qu’ils sont.

L’idée d’un art qui ne devrait rien qu’à ses propres moyens, un art tout du signifiant (et non pas de la signification).

Avec Translation au cordeau, ma pratique de la peinture se déplace dans ses enjeux et réflexions et vient créer ce que j’appelle une installation-picturale . Dans la construction de mes pièces, j'accorde une attention particulière aux rapports mathématiques et géométriques intrinsèques à leurs proportions, mesures et mise en espace. Ainsi cette installation-picturale me permet de questionner de façon plus large l’architecture et les milieux qu’elle anime, et, dans les supports et matériaux employés, de façon éphémère, engager une réflexion sur notre rapport au temps. Comme celui d’un constructeur, mon travail est continuellement dans l’anticipation de la suite du chantier et dans la projection du devenir.


La construction de la mémoire, l’excavation des souvenirs, la survivance d’une forme.

Léa Stella Lalanne, Février 2022

L'oeuvre est visible sur le lien suivant :
https://vimeo.com/477683587

Projet réalisé dans le cadre du programme de recherche Parc & Pics de l’ESAD - Tarbes, avec la participation du ministère de la Culture et le Parc National des Pyrénées. En collaboration direct avec l’entreprise de cordistes profesionnels LTG industrie, dirigé par Pierre Chouvon.

1. 2. cit. : Pourquoi grimper sur les montagnes, Extrait : 9. Architecture (II) le temple grec, Patrick
Duponey. Éditions Guérin. 2018, p. 97, p.95.


Note de la main de Fred Delpech : du modèle antique du temple grec, dont la colonne verticale et l’entablement horizontal manifestent avec le plus de clarté l’opposition de la charge et du support.


3. cit. : La ruse du tableau, la peinture ou ce qu’il en reste, Hubert Damisch, Éd. Seuil, 2016, p. 61.

Au sujet de la théorie systématique des beaux-arts de Schopenhauer :
C'est la lutte entre la pesanteur et la résistance qui constitue à elle seul l’intérêt esthétique de la belle architecture. (p.96)

La beauté des montagnes répond à des critères du même ordre que ce qu’analyse Schopenhauer : une certaine manière pour les masses rocheuses d’occuper l’espace dessiné par la géométrie des formes, la perception intuitive d’un rapport harmonieux de répartition entre ces masses. (p.98)

Les installations-picturales de Léa Stella Lalanne m’évoquent avant tout des successions de plans colorés si éclatants qu’on parlerait presque de lumière. Ils s’impriment sur la rétine comme le soleil se réfléchissant sur une terre aride et ocre (de Sienne Brûlée…?), avec une forme de violence soudaine qui contraint à fermer les yeux. Poussière désertique, matières sèches et solides, reflets, chaleur, structure : Léa Stella Lalanne fait s’ouvrir devant nous des espaces en émergences, suspendus dans un moment de construction perpétuel. Son travail sur la notion de chantier, son expérience de peintre en décors, de restauration de monuments, de peintre en bâtiment, sont inscrits dans sa démarche artistique. Sa peinture, profondément liée à la notion d’espace, n’a pu que se détacher de la toile pour venir se développer dans des sphères en trois dimensions, se mêler à l’architecture et entamer ses processus d’édification. 

En effet, au travers du chantier, c’est avant tout une histoire de construction qui entre en jeu dans le travail de la peintre, un récit en développement sur le temps qui passe - passera, ou ne passe plus. Concevoir la notion de chantier c’est essentiellement se placer dans la position de l’anticipation, de l’après et de son attente. Le chantier, par essence, est le prémice de quelque chose, et dans le résultat final perdurera la survivance de cette structure. Entre l’archéologue et la bâtisseuse, Léa Stella Lalanne plonge ses mains dans les pigments issus de la terre, inhale la poussière bleue du cordeau, l’odeur de la térébenthine, du vernis. De ces masses, mélanges de matière et de couleur, elle extrait des formes frémissantes qui viennent, à l’image de la Translation au Cordeau, se greffer dans le coeur de paysages eux même pétris par des forces naturelles époustouflantes. 

L'oeuvre de Léa Stella Lalanne est un Golem, une figure d'argile, de poussière, de lumière, qui prend vie dans les lieux desquels elle émane et par lesquels elle est contrainte d'adapter sa forme, sa texture, sa masse. Dans ce déferlement de matière, de sons, de couleurs ; sous le brûlant soleil d'un été chaud et pyrénéen, une seule chose semble inamovible :  l'ampleur de tout ce qui reste à construire.

Luci Garcia