Cassius Benham | Février 2021

LIVING SCULPTURES, 2019-2020...
Sculpture de moisissure, tissu, peau, concentré de tomates.

Comme toute chose vivante, mes pièces nécessitent des conditions spécifiques pour pouvoir apparaître et ensuite se développer. Suite à l’activation d’un protocole, elles entrent dans une phase d’évolution constante. Chaque jour des nouvelles formes de vie jaillissent à la surface de la matière; la décomposition est une expérience riche en stimulation sensorielle puisque chaque étape du processus offre la possibilité d’entrer en contact visuel, olfactif et même gustatif avec ces organismes.

Ce que je propose est une vie organique, proliférante, envahissante.. une vie qui relève de la résilience mais aussi de la fragilité. Certaines de mes créations sont autonomes, d’autres plus dépendantes. Mes gestes consistent à encourager la prolifération des moisissures et ainsi une évolution de la matière. Ce qui advient résulte souvent d’un jeu d’équilibre entre mon intervention et les énergies extérieures.

Avec chaque nouvelle pièce, je crée un écosystème qu’il faut maintenir en fonction. Je suis à la fois créateur, accompagnateur et observateur de cette mutation de la matière organique.

J’explore la notion d’un monde constamment dans un état de flux. Une vie en perpétuel mouvement qui comporte en elle toute sorte de phénomènes invisibles alimentés par des énergies imperceptibles. Il invite le lecteur à réapprendre à observer le vivant: cette chose miraculeuse qui nous entoure dont nous nous coupons plus que jamais.  

Par le biais de la création j’essaie d’ouvrir la réflexion au vivant.  De mettre en place un art qui tend a dépasser l’anthropocentrisme, tout en soulignant la dépendance des autres êtres vivants envers l’espèce humaine. 

Ma recherche porte sur la place qu’occupe l’organisme vivant dans la création contemporaine; la manière dont ce dernier s’inscrit dans l’espace d’exposition. Un travail heuristique qui questionne le potentiel plastique, expressif et participatif du matériau biologique au travers de la pratique artistique.

Cassius Benham, Mars 2021

Le romancier Edouard Glissant déclare lors d’une interview qu’il donne au journal l’Humanité “Agis dans ton lieu, pense avec le monde”. Au regard du travail de Cassius Benham, cette phrase résonne avec force et témérité. Son lieu, c’est l’art, et c’est un geste à la fois doux et absolu qui semble l’animer. Doux parce que telle une mère, une matrice créatrice de formes, Cassius Benham donne vie à des sculptures vivantes ; absolu car il est tant le créateur que le garant des écosystèmes qu’il crée. 

Je l’ai vu réaliser et entretenir ces œuvres de moisissures lors de l’exposition à laquelle il a participé à la Galerie Michel Journiac en 2019. Avec quel soin et quelle inquiétude prenait-il en compte chaque détail pour que se développe, sur le terrain minutieusement préparé, le précieux mycélium qui donnerait, dans le sens premier du terme, vie à son œuvre ! 

Autonome est, de surcroît, cette existence fondamentalement plastique qui germine aléatoirement et indépendamment de l’artiste, créant en fonction de sa vivacité des motifs oniriques, imprévisibles. L'œuvre et sa “réussite” semblent finalement dépendre de la collaboration intime mais houleuse entre l’artiste et le Vivant, une accointance mêlée de rivalité.

Cassius Benham, dans ses Living Sculptures, propose à son spectateur une expérience multi-sensorielle. Tout en le ramenant à ce qu’il y a de plus animal en lui, l’abjection, l’artiste confronte son spectateur à la beauté créatrice du Vivant. Le public, mis en face de ses contradictions, chemine autour des œuvres de Cassius Benham, envahit par la primarité de ses sens. 

Confronté au pullulement de la vie nécessaire à la mise en œuvre, le spectateur est ramené l’expérience immédiate d’être en vie et de faire partie des ramifications d’un Vivant aux fluctuations permanentes. 

Luci Garcia