Julien Bouillon

« Le drame du désespoir vaut bien un éclat de rire »

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Julien Bouillon promettez-vous de me dire toute la vérité, rien que la vérité ? 

 

J'ai toujours aimé les falsifications, les fausses biographies et les escamoteurs… (rires) mais je ne vais pas vous raconter d’histoires, c’est promis, mon parcours est assez simple.

 

Quel enfant étiez-vous ?

 

Un enfant à la fois curieux et timide. Un peu moqueur il est vrai. À la limite de l’insolence parfois…

Vous dites que l'une des premières choses qui a poussé cet enfant un peu rebelle vers l’art, c'est l'idée de liberté. 

 

Oui c'est vrai. Il y a dans l’art cette joie de pouvoir aller où l'on veut tout le temps. C’est un énorme privilège. La possibilité aussi de sortir des conventions. C’est aussi ce pouvoir de destruction que vous avez sur votre travail. Vous avez mis des jours, des semaines, des mois voire des années à élaborer quelque chose, et d’un coup d’un seul vous le détruisez. Comme un petit tyran.

 

Commençons alors sur votre geste de création. Quelle est l’origine de ce geste ?

 

Comme tous les enfants, j'ai commencé à réaliser des choses. Des choses qui étaient bien plus excitantes que l’école pour l’enfant que j’étais. Ma grand-mère d’abord m'avait offert un appareil photo, et puis, plus tard, j'ai commencé à griffonner quelques bandes-dessinées avec des amis. Comme ça, pour déconner. L’intérêt que j’avais pour ces moyens de création et d'expression était tellement important que j'ai plongé dedans. Mes parents étaient en écoles d'arts à Paris. Mon père architecte et ma mère architecte d'intérieur. Ça a aussi été un contexte socio-culturel favorable à mon développement c’est certain.

 

Votre travail a tendance à sortir complètement des dogmes académiques. Comment l’expliquez-vous ?

 

Mes oeuvres pourtant, si l’on remonte, sont souvent la déformation d’un certain académisme. Aussi, c'est vrai que j'essaye de sortir un peu de ce qu'on attend de moi. Lorsque je fais quelque chose, on m’identifie à sa forme et alors on peut s’attendre à ce que je réitère cela encore et encore. C’est pourquoi je parlais de destruction à l’instant, dès qu’on peut m'identifier je n'ai plus envie de faire cette chose là. C'est une forme d'esprit de contradiction très marquée qui trouve ses racines dans l’insolence de lorsque j’étais enfant, j’imagine.

En fait, peut-on dire d’une certaine manière que vous vous spécialisez dans la non spécialisation ?

 

Le spécialiste répète des gestes en permanence et va devenir excellent dans son domaine. Moi c'est plutôt une forme d'amateurisme que j'ai eu envie de soutenir et de poursuivre. D'abord parce que j'aime l'art populaire. Mais aussi parce que pour continuer à retrouver cette excitation chez moi, j’ai besoin de ce renouveau, de cette mise en danger, d’inattendu. Je n'ai pas vraiment envie de faire de l'art en sachant exactement ce que je vais y trouver. C'est un peu le propre de la recherche. Si l’art consistait seulement en une exécution, cela m’ennuierait.

 

Vous parliez de l’artiste prêt à exercer une forme de tyrannie sur son oeuvre. Concernant le marché de l’art en général et de l’idée que vous vous en faites, vous parlez de « dictature du logo ». En quoi cela consiste ?

 

Lorsqu’on voit, aujourd’hui, des états devenir de plus en plus autoritaires, partout dans le monde, c’est exagérer que d'utiliser ce mot, bien-sûr. Notamment vis-à-vis des femmes et des hommes qui vivent sous de tels régimes. Mais quand je parle de « dictature du logo » pour qualifier le marché de l'art c’est pour démonter cette tendance qu'a le marché à fixer l’identité des artistes pour maintenir leur cotation et la spéculation dont leur oeuvre est l’objet. Cela entraîne d’importants problèmes d’identification, notamment pour les artistes eux-mêmes. C'est surtout cela que je voulais évoquer. J’ai fait le choix de garder mes distances avec le marché. J'ai vendu des oeuvres bien sûr, mais je n'ai jamais vraiment été dedans. En fait, si vous avez eu la chance, ou la malchance, par le passé, d’avoir un certain succès commercial avec une de vos oeuvres ou une partie de votre travail, alors le marché attendra de vous que vous refassiez cette même chose encore et encore. Que vous vous inscriviez dans un style reconnaissable. Donc oui, il y a une sorte de tyrannie qui vous impose de vous reproduire.

 

C’est dommage finalement que le marché recherche, grossièrement, la cohésion de la forme plutôt que celle du fond, car vous avez très souvent qualifié votre art de tautologique. 

 

Oui c’est vrai. Surtout au départ où j'ai été formé dans un cadre qui avait cette idée d’un art très historiciste. Ou en d’autres termes on ne pourrait pas faire un art sérieux si l'on n’était pas au fait des évènements de l’histoire avec un grand H et de l’histoire de l'art, des différents champs de production. Si l'on ne s'inscrivait pas dans une chaîne de transmission. De ce fait, j’ai fait énormément de citations dans mes premiers travaux. Mais rassurez vous cela a fini par m'ennuyer. C'était comme une boucle sans fin. Une répétition assez pénible des mêmes caractéristiques et des mêmes auteurs. Et donc à citer toujours les mêmes auteurs, on reproduit toujours les mêmes idéologies. C’est pourquoi j’ai parlé d’art tautologique. 

Maintenant j’ai ouvert d’autres voies dans ma recherche. J’effectue un travail qui s’intéresse bien plus à tourner en dérision les mécanismes que constituent le dispositif « art contemporain ». Oups ! encore une tautologie ! (rires)

Qu’est-ce qui fait qu'une oeuvre est une oeuvre, finalement. C'est cela qui vous interroge beaucoup ?

 

Oui, et jusqu'où ça peut aller. Cela m’a intéressé car je suis assez classique naturellement, assez conservateur dans mes goûts, malgré moi.

 

Pourtant, certaines de vos oeuvres trouvent justement leur singularité dans ce qu’elles apportent de nouveau.

 

C’est vrai. Je n'ai pas fait que des tableaux et des vidéos, j’ai aussi réalisé des magazines par exemple. Comme un livre de photos qui serait une oeuvre à part entière. Mais, tout compte fait, je n’ai pas tant l'impression d'avoir produit des formes qui rendraient la définition de l'art plus élastique, comme on peut le voir dans certaines performances ou installations d’aujourd’hui. J'ai fait des espèces de fausses performances c’est vrai, mais je me juge comme restant dans une approche assez classique. En fait, j’ai plus tendance à avoir envie de sortir de mes propres frontières plutôt que de celles de l'art. Son champ est déjà très ouvert. On peut s’exprimer de plein de façons différentes, et exposer des problématiques contemporaines avec des médias très anciens. Moi je suis un peu resté à la photographie et à l’art conceptuel. 

 

Mais cela relève tout de même d’un choix ?

 

Je ne sais pas. Il y a aussi la question des moyens vous savez. Sans atelier durant de nombreuses années, j’ai été obligé de faire de la vidéo parce que c'était le seul moyen de pouvoir déployer mes idées tout en ayant peu d'espace. Pouvoir travailler chez soi sans que cela ne soit trop salissant, sans avoir trop de gestion de logistique. À la base je suis diplômé en sculpture. J'en ai fait très peu dans ma vie car c'est très difficile de ce point de vue. Il faut beaucoup d'espace pour travailler, stocker et exposer. Chose que je n'ai pas malheureusement.

 

Être artiste vous rend-il heureux ?

 

Absolument. Je suis très heureux d'être artiste. Comme beaucoup d’ailleurs; j'ai vécu à Berlin quelques années, lorsque tu ouvrais une porte, il y avait quinze artistes, tu en ouvrais une autre, il y en avait quinze autres. (rires) Être artiste est devenu quelque chose de très conforme finalement. Aujourd'hui, tout le monde le revendique. Peut-être un impératif individualiste et créatif… Mais nous avons quand même des modes de vie assez anticonformistes il faut en être conscient. Je me lève toujours à l'heure que je veux par exemple. Je ne prends jamais les transports en commun durant les heures de pointe et je prends des vacances hors période. Il n’y a aucune routine, c’est l’un des avantages de ce métier.

Comment se sont passées vos années d'études à la Villa Arson ? 

 

En demi-teinte pour le coup. Le début des années 90 a été une époque très creuse pour l'art. Le marché connaissait une crise et le milieu s'est un peu resserré. Cela intéressait de moins en moins de néophytes. Mais il y avait toutefois une montée en puissance de l'art contemporain dans la Mode. L’esthétique relationnelle prenait de l’ampleur autour de ce qu’on appelait une fabrication « à la française ». Pour nous, petits étudiants de province, il y avait peu de perspectives. Heureusement nous étudions dans un cadre magique où j’ai la chance d’enseigner aujourd'hui. Le bâtiment est somptueux, il y a tout l’équipement nécessaire, et avec en prime cette vue privilégiée sur la Méditerranée. Et puis la côte d’Azur est géniale pour les étudiants. On y fait beaucoup la fête dehors (rires).

 

L’art se doit-il pour vous d’être « rationnel » ?

 

Non au regard d’une partie de la production humaine dans le domaine mais pour moi oui, plutôt. Il doit l’être de façon pragmatique dans sa production. On a beaucoup de choses à faire qui sont des gestes techniques et qu'il faut pouvoir mettre en œuvre. En plus, il se doit d’être rationnel au travers du rôle de l’artiste, c’est à dire au travers de son regard sur l'actualité, sur la société, son histoire, ses mouvements etc. L'art n'a pas de vocation morale à mon avis, ce n’est n'est pas une somme d’arguments. Ou bien l’on bascule dans la politique, la propagande ou la publicité. En art il est préférable qu’il subsiste une forme d'incertitude, de tremblement, un point limite, une forme d'ambiguïté. Mais pour cela, il doit y avoir une forme de rationalité au préalable je pense. 

 

Votre pratique pourtant se fonde sur une simulation de la spontanéité. Ce qui, à première vue, peut s’avérer paradoxal. 

 

J'aimais bien cette double contrainte. Quand les gens disent  « sois spontané ». (rires). Plus jeune je voyais l’Art comme une production authentique et puis j’ai bien vu les cynismes. Souvent le grand public voit l'art d’aujourd’hui comme une façon de faire de l'argent et pense que les artistes sont des petits malins. C’est vrai et faux. On peut imaginer que dans la Grèce antique, il y avait déjà une sorte de grande inauthenticité dans l'art. Lorsque j’ai eu conscience de tout cela, des phénomènes cycliques d’établissement, de « corruption » et de rupture , j’ai été très excité. C’est pourquoi j’aime l’art contemporain. Faire une oeuvre d'art brut en étant quelqu'un qui a étudié l’art, ses théories et son histoire, et qui l’enseigne aujourd’hui, n'est pas du tout innocent.

Vous sentez-vous tout de même appartenir à quelque chose ? Votre oeuvre est tellement éclectique que l'on pourrait se dire que vous l’avez constituée dans le but de fuir votre appartenance à quoi que ce soit. 

 

Oui, absolument. Mais j'ai échoué à être différent. (rires) Le monde éclectique m'a rattrapé. Je ne sais pas si j'appartiens à quelque chose. J’appartiens à mon époque j’imagine, je suis un artiste français. Appartenir à un groupe ou à une esthétique c'est compliqué pour moi. Par exemple, je crois que j'appartiens à cette première partie d'artistes qui ont vécu avec le digital. J'ai vu le « Net Art » apparaître, et j’en ai même fait un peu partie et en même temps cette A.O.C. ne peut que me faire rire en la prononçant.

 

Votre oeuvre réalisée grâce au logiciel Google Earth justement, intitulée G.ARTH, est profondément contemporaine. Elle est au coeur même de son époque. 

 

Je me suis posé la question de la contemporanéité pour cette oeuvre. J'étais totalement fasciné par Google Earth. Cela a été une révélation lorsqu’on m'a montré le logiciel pour la première fois. J'étais bluffé. Je l'ai vécu presque comme un moment historique par rapport à la représentation du monde. J'ai fait quatre vidéos avec cet outil, la dernière à Notre Dame. Maintenant j'arrête, Google va me demander des droits (rires). 

 

Vous semblez obsédé par la notion de « déjà fait » et de « déjà vu » , comme une impossibilité de la nouveauté.

 

C'est vrai. Ce n’est pas un frein pour autant. Quand j'étais étudiant on entendait beaucoup de discours autour du désenchantement du monde, qui faisait probablement écho à la notion de « fin de l’Histoire ». Nous étions arrivés, ou presque, à la clôture de tout ce qu'on avait pu possiblement envisager pour l'humanité comme améliorations. Tout avait déjà été vécu de toute façon. Des philosophes contemporains de mes amis disaient même: « quelque soit l'idée nouvelle que vous avez, elle a été pensé par les pré-socratiques. »  Je pense qu'ils avaient tort maintenant. (rires) tout ça sonne un peu comme des conneries apocalyptiques, non ? Mais ces notions sont une obsession pour beaucoup d’artistes. Ben par exemple. C'est quelqu'un de très intéressant malgré les répétitions dans lesquelles il peut se complaire. 

 

N’était-ce pas frustrant, déstabilisant de penser que tout avait déjà été fait ?

 

Je ne sais pas si c’était une frustration.  « Faire et défaire, c'est toujours travailler, mais ce n'est pas gros avancer. »  comme disait l’autre. (rires) Disons que je suis doté d’une forme de lucidité qui ne me rend pas toujours service. Aujourd’hui j’évite juste de me froisser avec des amis en disant que c’est déjà fait.

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Peut être vous situez-vous plus dans une espèce d’absurde, dans un « à quoi bon » ?

 

Oui, depuis toujours! Velléitaire aquoiboniste un jour…

Comment trouvez-vous la part d’excitation nécessaire à votre travail ?

 

Dès le début, je me disais toujours que j'allais arrêter, que tout cela n'avait aucun sens. C'est une dépense d’argent certaine à vos débuts, et une angoisse perpétuelle. Ne pas échouer, faire un œuvre juste, être reconnu etc. Pour moi, je dirais que l'excitation réside dans une forme de farce. L'envie de rire. Puis il y a le défi technique aussi. Se confronter à une chose que l'on ne connaît pas, c'est excitant. C’est une dépression heureuse.

 

Vous parlez souvent de beauté bourgeoise, qu’est-ce que cela signifie ?

 

J'imagine que c'est relatif au classicisme, à la figuration, à la représentation des choses. J'aime bien, même si je trouve cela très soporifique, confortable jusqu’a l’insupportable. 

 

Il y a une notion de dissimulation dans la plupart de vos oeuvres. Notamment dans 1% Lacan: des lettres peintes, choisies au hasard par le logiciel word dans les écrits de Jacques Lacan et à travers lesquelles vous évoquez ce trouble sur l'origine de la parole. Modifier la teneur des propositions, c'est un travail sur l'exclusion. C'est tout ce que vous ne montrez pas qui vous semble intéressant. Est-ce quelque chose de conscient ?

 

Oui plus ou moins. Mes oeuvres sont des prétextes à la conversation. Elles sont des évocations de certains sujets qui sont parfois hors de l'oeuvre, même hors de l’art. J’aimerais des débats et du vertige. 

 

Et vous Julien Bouillon, y a t-il des choses qui vous donnent le vertige ?

 

L'astronomie. Les millions de degrés, et les millions d'années lumière. Quand je nage dans la mer aussi. Dès que je m'éloigne un peu du bord, que je suis au large, je déteste cela.

 

Les abysses pires que l'espace ?

 

Oui. Dans l'espace on se dit qu'il y a peu de choses vivantes. Les abysses c'est la vie grouillante en plus de l’obscurité. C'est vertigineux. Être tué par un météorite me fait moins peur que par des prédateurs marins. Une question statistique sans doute. Bien absurde dans tout les cas. 

Vous semblez vous situer dans une certaine forme de nihilisme.  

 

Très certainement. Je suis un désespéré en fait. Un désespéré joyeux. Le drame du désespoir vaut bien un éclat de rire.

 

Nihiliste donc, mais pas collapsologue ?

 

Depuis cette histoire de la « fin de l’Histoire », j'ai me suis un peu écarté de ces idées de fin du monde, de fin de ceci et fin de cela. J’ai tendance à ne pas y croire. Qu'il puisse y avoir un effondrement laissant place à plus de violences, j'y crois. C'est possible. D’ailleurs j’ai tendance à penser que plus les systèmes sont complexes plus ils sont fragiles.

 

Quel discours tenez-vous à vos élèves sur la possibilité de faire de l'art, de l'intérêt d'en faire et de leur carrière à venir ? 

 

Je dois reconnaître que je fais un cours assez déprimant. Il y a très peu d'élus pour beaucoup de prétendants. C'est un monde extrêmement concurrentiel. Mais il existe un tas d'alternatives. L'art a de toute façon une fonction très importante dans la société. Faire de l'art est un choix courageux, je félicite mes élèves. Je leur fait part de mon nihilisme positif, c'est mon approche. Toutefois, à l’avenir, je tâcherai de m'attarder un peu plus sur les possibles alternatives.

Et vous, y a t-il des choix que vous regrettez depuis vos études ?

 

J'attribue beaucoup de mes échecs à mes propres limites psychologiques. À mon incapacité à vraiment faire des réseaux, à être vraiment sympathique, et à me taire lorsque je trouve un truc nul ou ridicule. Je me suis fait quelques ennemis je dois l’avouer. Je suis également arrivé tard à Paris, peut-être trop tard, à cause de ou grâce à mes choix sentimentaux. Tout comme Berlin. Je ne suis pas vraiment lucide sur mon parcours ainsi que sur mes choix artistiques. Quelques fois, j'ai un peu l'impression d'avoir tout foiré mais je n'ai pas de regret, je m’amuse.

 

L'espoir fait vivre ?

 

Une oeuvre passée plus ou moins inaperçue du temps de son existence peut être découverte plus tard. C'est une possibilité terriblement cruelle. On se raccroche à cela quand on pense à abandonner. Et puis on ne sait faire que ça aussi. (rires)

 

Voyez-vous au moins votre oeuvre comme un témoignage pour les générations qui vont suivre ? 

 

Tout à fait! D'ailleurs je fais beaucoup de blagues pour les archéologues. Mes pièces, une fois terminées, sont stockées et répertoriées. J’essaie de faire un travail correct de conservation, au cas où… (rires)

Dialogue conduit par Léolo

retranscrit par Charlotte Morel

et Adrien Socha
 

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