Le CUBE

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Le CUBE
Une conversation avec Clément Thibault
| Directeur artistique

Le CUBE a ouvert ses portes en 2001 à Issy-les-Moulineaux. Depuis 20 ans, cette structure novatrice dans le monde des arts visuels  propose à son public de découvrir l'univers du numérique et ses multiples possibilités. Le CUBE, en plus de représenter une véritable institution en matière d'art numérique, se propose de former le public aux nouvelles technologies. Le médium numérique s'y fait également l'outil d'une démarche citoyenne solidaire qui inclut en son sein tous les publics et qui se veut, avant tout, pédagogue.

A l'occasion de la crise du Coronavirus, nous nous sommes demandé comment un lieu tel que le CUBE,  à la vocation fondamentalement tournée vers l'accueil, avait su faire de son principal pôle d'activité un atout pour continuer à inventer l'art d'aujourd'hui sans casser le lien avec les spectateurs.

"Quel est le rôle de l'art numérique en tant de crise ?", telle a été la question que nous avons posée à Clément Thibault, directeur artistique du CUBE, lors de notre rencontre. 

Luci Garcia

Minimax, Cie Gosh, en résidence au Cube © Mathéo Modol - 3.jpg

D’où vous vient cet attrait pour l’art et les dispositifs culturels en général?

 

L’origine de mon intérêt pour l’art est assez diffuse. Il n’y a pas d’acte de naissance très net. C'est le fruit d'une importante réflexion sur la perception, sur les sens. Il y a quelque chose d’insondable dans le fait de sentir le monde, de prendre conscience des limites de la perception, de la manière dont la réalité fluctue, de considérer ce que l’on sent à notre échelle, et ce qui demeure caché. Jouer de contemplation, de révélations... Ces questions sont centrales dans mon existence. L’art est le champ professionnel le plus à même de correspondre à une telle recherche. On ne peut nier également la volonté de trouver un sens à ma vie, jugé acceptable. Je ne me voyais pas travailler dans une entreprise à but strictement lucratif, créer une valeur parfois futile. C’est ainsi que ces réflexions m’ont mené à la fois vers le management culturel et l’histoire de l’art. 

 

Quelles ont été vos premières expériences professionnelles dans ce secteur?

 

J’ai commencé aux côtés de Laurence Dreyfus en tant qu’assistant-curateur. Je l’ai accompagnée dans tous ses projets d’exposition, principalement à Paris et à Londres où l’on a eu la chance d’exposer des artistes formidables, comme James Turrell, Janaina Tschäpe, David Altmejd, Tomàs Saraceno... J’ai immédiatement senti une affinité plus prononcée pour l’aspect curatorial de l’exposition, sa conception, contrairement à l’aspect commercial. J’ai poursuivi par l’écriture et le journalisme, puis la critique. J’ai ainsi rejoint Art Media Agency (AMA), où, par  un heureux concours de circonstances, j’ai eu la chance de devenir directeur de rédaction où j'ai pu acquérir de nouvelles compétences concernant la stratégie éditoriale et le modèle économique des médias. De nouvelles responsabilités qui m’ont permis de beaucoup voyager en Europe et de rencontrer nombre d’artistes différents, toujours dans ces approches artistique, critique, curative, qui me sont chères.

En regardant votre parcours et les sujets qui vous inspirent, il semble que vous ayez un positionnement quasi ethnologique sur le monde de l'art. Est-ce que celui-ci constitue pour vous un terrain d’observation des mutations au sein des sociétés?

Oui très clairement. Je pense qu’il y a une distinction nette entre la création de formes, l’apanage des artistes, et l’idée d’Art au sein d’une société. J’ai été assez marqué par Arthur Danto, la sociologie de Howard Becker, la théorie institutionnelle de George Dickie. La vision de l’Art comme construction sociale, issue d’une chaîne d’acteurs complexe définissant et promulguant les formes signifiantes d’une société. Saisir les formes que valorise une société à un temps donné, en percevoir les strates historiques, c’est une manière assez fine de l’appréhender.  Néanmoins je reste tout de même attaché à ce double mouvement, fort d’un intérêt à la fois pour ces enjeux sociologiques mais aussi pour la création pure de formes, le plaisir et la contemplation qu’elle offre.

Vous avez écrit pour l'introduction d’un colloque en 2017 le texte « Les arts numériques au défi de leur définition ». Est-ce que l’art de demain passera forcément par l'outil du numérique selon vous?

 

Je ne pense pas, et ce n’est même pas souhaitable. Il suffit de constater le regain de vitalité de la peinture ces dernières années. L’art numérique est particulièrement à même de refléter l’évolution de notre société, mais cela ne se fait ni au détriment des médiums traditionnels, ni dans une logique de “grand remplacement” Après, l’art numérique, malgré ses 60 ans d’histoire n’en est qu’à ses balbutiements et il va être amené se généraliser. Si l’on suit la courbe de la loi de Moore théorisée dans les années soixante, et selon laquelle le nombre de transistors présent sur les circuits intégrés double en nombre tous les dix-huit mois pour un coût équivalent, augmentant  la puissance de calcul des machines)cette puissance de calcul colossale va continuer à stimuler les artistes dans des travaux toujours plus complexes. Les formes et les imaginaires de l’art numérique verront leurs possibilités encore décuplées, en ce concerne la réalité virtuelle, les programmes de machine learning, les métavers, l’interactivité….

Bien qu’il ne soit pas né hier, l’art numérique a toujours été parallèle, voire marginal, même en France. Aujourd’hui, l’intégration des arts numériques dans les circuits traditionnels de l’art  augmente. Notamment dans d’autres pays du globe, le Canada en tête ou bien la Chine également. 

the_ogre.net _ galerie Suzanne Tarasiève _ Commissariat avec Lucien Murat © Axel Fried 3.j

Nous avons pourtant l'air d’avoir, en France, encore beaucoup de réticences vis -à -vis de l’art numérique. A quoi cela est-il dû ?

 

C’est une question complexe. J’ai participé récemment à des journées professionnelles avec Elektra, la structure chargée de l’organisation de la BIAN (Biennale internationale des arts numériques) à Montréal, où j’ai pu poser cette même question à différents acteurs de l'art. Au Canada, les collectivités semblent avoir une approche plus pragmatique et moins idéologique des supports numériques. De nombreuses subventions ont été administrées, sur une base politique, en vue d'aider ces supports et différentes institutions. C’est sur ces points, je pense, que l’on trouve la rupture avec la politique menée par les différentes collectivités françaises. Plusieurs autres facteurs entrent en compte, notamment la marginalisation dont nous parlions à l'instant et qui reste encore à combattre auprès de certains curateurs et acteurs du milieu de l’art. Je crois de toute manière que l’un ne va pas sans l’autre, et militer et permettre à ces nouveaux dispositifs de s’épanouir comme nous le faisons avec Le Cube est le meilleur moyen pour avancer sur cette voie de démocratisation.

La crise du Covid a impacté les milieux culturels mais paradoxalement favorisé l'émulsion d’une création artistique nouvelle, notamment sur support numérique. Ayant été pris au cœur de ce double mouvement, comment la crise sanitaire a-t-elle impacté votre travail?

D’une manière tout à fait contrastée. Beaucoup de conférences ont été annulées au printemps 2020 me concernant mais je crois que le monde de la culture a su, dans la mesure du possible, se mettre au tempo des restrictions qui l’empêchait; au Cube notamment, nous nous sommes promis de ne rien annuler, souvent en décalant les dates initiales de nos performances, mais aussi en trouvant d’autres moyens de diffusion. Les outils numériques  montrent rapidement leurs limites pour le spectacle vivant,  en termes de ressenti et de  sensations, ce sont des palliatifs, mais on peut aussi trouver des voies pérennes et fécondes en utilisant leurs spécificités. 

Si l’on pense le musée d’aujourd'hui comme une proposition sensorielle invitant le spectateur à une communication avec l’oeuvre, pensez-vous que la crise que nous vivons et les réponses qu’ont su apporter les différentes institutions culturelles et muséales mettent en péril cette proposition d'une expérience spatiale à laquelle serait en train de se substituer une expérience numérique?

Beaucoup de questions existentielles touchent les musées actuellement c’est vrai. Des questions qui vont au-delà même de la crise sanitaire, comme la prédation sémantique des œuvres, le manque de représentativité à l’égard de la société, la valorisation d’une conception souvent linéaire du temps, des problématiques de financement comme BP à la Tate ou Sackler au Louvre.. Des institutions sont mises à mal dans leur lien avec l’ordre dominant. Tous  ces facteurs interrogent la nature et le rôle du musée. Ces questions sont vitales pour nos institutions et nous nous trouvons dans la nécessité je crois de renouveler voire de réinventer ces acteurs du monde culturel.

Le Cube est un lieu aux vocations multiples avec une volonté d’enseignement et d’action citoyenne en lien avec l’art numérique. Comment êtes-vous arrivé au sein de cette institution et comment celle-ci développe-t-elle cette démarche pédagogique qui lui semble si chère?

Ma relation avec Le Cube a commencé il y a plus de cinq ans maintenant lorsque je travaillais chez AMA. J’ai d’abord rencontré Nils Aziosmanoff,son président. Mon intérêt pour les arts numériques m’a amené à collaborer avec Nils et Le Cube de plus en plus et de ces échanges est née une relation fréquente jusqu’à cette proposition au poste de directeur artistique à l’été 2020. C’est vrai que la pédagogie sur les enjeux du numérique et la manière dont ils renouvellent notre citoyenneté fait partie de l’ADN du Cube. Nous y sommes beaucoup attachés et c’est pourquoi nous tentons de développer d’une part la diffusion des arts numériques au travers de performances et d’expositions, de plus en plus hors les murs, et d’autre part la volonté de réflexions prospectives au travers de conférences, tables rondes, à l’image des « Rendez-vous des Futurs » —  On essaie de faire du Cube un laboratoire d’idées et de formes réunissant artistes, intellectuel(le)s, philosophes, expert(e)s afin de faire naître une émulation saine, dont les enseignements sont ensuite partagés dans une intense activité d’ateliers auprès des plus jeunes notamment, et de programmes de formations en lien avec des entreprises.

Pourquoi, selon-vous, les enjeux qu’implique le numérique sont-ils d’une importance cruciale aujourd’hui?

Il y a, je crois, une ambivalence importante qui plane autour du numérique. D'un côté il alimente nombre inquiétudes parfaitement justifiées, en lien avec l’évolution exponentielle que nous avons évoquée, et ses conséquences  écologiques, économiques et sociales, éthiques ; mais il est aussi  un véritable moteur de fascination et de possibilités, que ce soit les capacités de communications accrues, la connaissance collective, des outils alimentant la créativité et la connaissance etc. Au Cube, nous ne sommes ni technophiles ni technophobes. Nous nous efforçons de nous affranchir des prescriptions morales, et d'arriver à prendre en considération tous ces enjeux et débattre de leur complexité ; cela afin de les transmettre au mieux à tous les publics.

 

Quel est le processus de curation lorsqu’on travaille sur l’art numérique? Comment montrer de manière innovante et mettre en place des systèmes de monstration adaptés comme vous le faites lors de vos expositions au Cube ?

 

La curation en art numérique ne change pas considérablement en termes de conception. La logique est la même. Elle nécessite dans un premier temps de mettre en discours le travail des artistes sans sur ou sous-interpréter, et mettre effectivement ce discours en analogie avec les sujets contemporains, sociaux ou esthétiques. Cependant, concernant la production, les contraintes techniques amènent indéniablement beaucoup de changements par rapport à une curation plus conventionnelle et donc une complexité accrue des projets. 

 

Au Cube, comment est abordée cette production autour de l’exposition?

 

Le Cube a une belle salle de performances, pour montrer les intrications entre numérique et spectacle vivant. Nous avons aussi un espace réservé à la réalité virtuelle et d’autres espaces communs qui peuvent être utilisés comme lieux d’exposition. Rien n’est figé, il n’y a pas de « white cube » au sens strict du terme. Chaque projet peut donner lieu à une toute nouvelle configuration de nos espaces. 

En parallèle, nous essayons aussi de mettre en place une muséologie nomade, dans les universités, hôpitaux.... 

 

L’un de mes projets est aussi de mener une recherche sur l’idée d’exposition en ligne. Avec le confinement, nous avons vu beaucoup de projets assez décevants de re-création d’espaces physiques en espaces virtuels, où la navigation est médiocre et le rapport aux œuvres perdu. Pourtant, en usant des spécificités d’un navigateur (le scroll, des dispositifs interactifs, l’hypertexte…), et en montrant des projets “natifs” (net.art, vidéo, gif…) on peut aboutir à un résultat assez intéressant. Une pluralité d’outils s’offrent à nous dans le champ de la curation. Des outils qui, pour la plupart, n’ont pas encore proposé tout leur potentiel narratif — l’exposition est une sélection et une narration, généralement spatialisée, avec une exposition en ligne, la question fondamentale est de savoir comment traduire cette narration spatiale en narration intéractive. 

Quelle est l’exposition sur laquelle vous travaillez en ce moment?

 

Pour les vingt ans du Cube, le 23 septembre 2021, nous nous apprêtons à lancer l’exposition « I.A. qui es-tu? » (ia.lecube.com) qui montrera le travail d’artistes utilisant des programmes d’intelligence artificielle, comme Sougwen Chung, Justine Emard, Christian Mio Loclair ou Antoine Schmitt, , à partir d’une fiction co-écrite avec l’auteur Francis Nief et Axel Fried, mettant le visiteur en lien avec le bot (fictif) d’une société vendant des solutions d’immortalité numérique Amené à s'interroger sur les fondements de son humanité à l’heure du développement des programmes, le visiteur sera confronté à des projets artistiques interrogeant ces frontières. Toujours dans l’idée de proposer une expérience nouvelle, nourrir le champ des possibles, et d’apporter notre pierre à l’édifice dans l’élaboration de nouvelles formes concernant l’exposition sur support numérique.

 

J’ai aussi co-organisé avec l'artiste Lucien Murat l’exposition the_ogre.net à la galerie Suzanne Tarasiève en juillet 2021, le fruit de longues discussions avec Lucien sur les manières de représenter Internet. Comme la fiction met de l’ordre dans la réalité, c’est la voie du conte que nous avons choisi d’emprunter. En filant la métaphore de l’ogre, l’idée de l’exposition était, avec des artistes comme Linus Bill + Adrien Horni, Julius Hofmann, Margaux Henry-Thieullent, Jon Rafman ou Sabrina Ratté, dans un accrochage un brin maximaliste, de mêler des réflexions sociologiques et esthétiques, sur notre condition et l’évolution de la représentation, notamment picturale, dans un contexte post-internet. Tenter de donner une image à Internet, une image à ce qui les englobe toutes, à leur matrice. La métaphore de l’ogre permettait également d’aborder les grands enjeux de l’hypermnésie du net et de l’exploitation des données personnelles à travers l’image de l’ingestion et du réseau, de la surveillance, de la séduction et du rapt, tout en conférant à l’exposition une teinte enfantine, une atmosphère berçant entre l’effroi et la fascination.

 

Enfin, je prépare pour l’automne une exposition aux musées de Soissons, Deus ex Machina, sur les spiritualités technologiques, partant de ce constat paradoxal : celui d’une société se disant sécularisée, mais pétrie de discours mythologiques issus des grands monothéismes, de la magie, du chamanisme… avec des artistes comme Alice Anderson, Valérie Belin, Emilie Brout et Maxime Marion, Nicolas Gourault, Tabita Rezaire ou Quimera Rosa... 

Clément Thibault | Créé en 2001 à Issy-les-Moulineaux, Le Cube est le 1er centre de création et de formation au numérique en France et parmi les plus réputés d'Europe.  En tant qu’association à impact, sa mission est de rendre les citoyens acteurs d’un futur désirable grâce à la créativité  numérique et à l’innovation pédagogique. Il explore et croise les nouveaux territoires artistiques, scientifiques et citoyens pour sensibiliser les publics aux enjeux du numérique, avec quatre activités principales : l’art numérique, l’éducation, la prospective et la formation aux entreprises. Plus d'informations sur www.lecube.com

Crédit photo : Axel Fried