Manon Pellan
Au bord du ciel

HALTE

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L'exposition Au bord du ciel est un vertige. A la galerie Olivier Waltman, Manon Pellan a déployé toute l'envergure de sa sensibilité lors de cette première exposition personnelle qui vient ouvrir un chapitre nouveau dans la carrière de la finaliste du prix David Weill. Les dessins proposés lors de cette exposition entraînent le visiteur dans les plis délicats des ressentis profonds de l'artiste, une plongée dans un univers  à la fois intime et universel ;  celui du lien, celui de ce qui nous lie. Comment décrypter ces fragments de graphite, comment les exposer, aussi ? Ces interrogations, Forme(s) les a soumises à Manon Pellan et à Clarisse Moreno, asistante à la galerie Waltman lors d'une conversation à six mains, elle aussi, vertigineuse.

Pour aller plus loin...

Comment vous est venu ce titre, Au bord du ciel ?

 

Manon Pellan : Les Étreintes sont arrivées très naturellement avec l'envie de se relier. Comme dans ma série “Ghost” c'est une réflexion sur la recherche du lien mais, plus exactement la recherche du lien avec un alter qui, dans cette série-là, était absent. Il m'a été très naturel de commencer à travailler avec des gens de mon entourage proche. Partant de ce postulat, j'ai débuté ce projet avec, comme modèles François, mon compagnon et Justine qui est mon âme sœur. Nous avons grandi ensemble, fait notre apprentissage artistique ensemble, les beaux-arts ensemble…

Tout ça pour dire, c'est drôle, je me suis questionnée “au bord du ciel”. Ces figures sont vraiment au bord de quelque chose. Le bord c'est la limite entre deux espaces, tangibles ou non, ça peut aussi être une extrémité émotionnelle : être au bord du précipice, une forme de vulnérabilité… Le ciel incarne un espace de rêverie, un au-delà… Je parle, bien sûr, d’un au-delà spirituel, métaphysique, propre aux croyances de chacun… Au bord du ciel m’est venu naturellement parce que ces personnages sont suspendus. Ils sont reliés aux fantômes. J’ai cherché à déterminer quel était cet espace de projection des Étreintes. Pouvait-on le nommer ? Où se situe cet espace, ce non-lieu ?

J’ai repensé à un souvenir d’enfance, le moment où j’ai compris que j’allais mourir. Ce moment est profondément ancré en moi. Je me souviens de ce que j’ai ressenti, de ma mère qui m’a rassurée. Le bord du ciel, ce n’est pas le lieu de la prise de conscience mais justement ce basculement. C’est un petit moment. Le retour au calme après la conscience de la mort. Je ressens fréquemment ce moment de grande vulnérabilité. Mes personnages sont dans ce creux-là, dans cet interstice qui laisse cohabiter à la fois la tendresse, l’inquiétude, la douceur…

On pourrait dire qu’ils sont dans le pur moment présent ?

 

Manon Pellan : Oui exactement, le bord du ciel est l’instant T. Je pense que c’est pour ça que les Étreintes sont au creux de deux espaces. C’est une projection, mais aussi une peur de ce qui va advenir. J’ai peur de ce qui va rester de cette étreinte-là. C’est à la fois un témoin mais aussi une anticipation reliée à des peurs éminemment humaines.

Manon Pellan, Étreinte 4, (encadré) crayon graphite sur papier, graphite on paper, 112 x 7

Ce que vous dites m’interroge. Est-ce que finalement, le dessin ce n’est pas cet espace interstitiel aussi ? La technique est complètement ancrée dans cet entre deux-là : la permanence de la trace, la volatilité du matériau… Le dessin, c’est le lieu de l’entre deux, justement…

 

Manon Pellan : Complètement. Et ma pratique du dessin est un entre-deux, c’est une absence, une absence de soi. En fait, il s’agit de se désincarner dans quelque chose, une tentative de délimiter une réalité intangible. Pour ce faire, il faut que je fasse l'expérience du dessin. C'est une zone de non-lieu, une zone de réserve de soi.


Clarisse Moreno : Et la zone dont tu parles, c'est aussi cette feuille blanche, ce cadre qui accueille un dessin qui n’est pas centré, qui reste très volatile. Comme tu le disais, c’est comme si le dessin flottait, allait et venait. C'est un mot que j'ai fréquemment employé dans mes échanges avec les collectionneurs. A tout moment, on peut l'imaginer le dessin se déplacer  dans l’espace de la feuille. Tu as choisi de le poser à un endroit précis, mais tout est concentré dans cet interstice. En tout cas, c’est ainsi que nous l’avons ressenti, avec Olivier Waltman. Tu nous as proposé différents titres. Au bord du ciel s’est naturellement imposé à nous tous : il est beau, poétique et puissamment évocateur. 

 

Manon Pellan : Oui, et puis ce cadre inscrit une tentative de délimiter quelque chose d’intangible. C’est une réalité à laquelle tu te heurtes, cette dimension impossible du dessin. On a besoin de poser une limite sur nos espaces, c'est pour cela qu'on s’invente des fantômes. 

Manon Pellan, Ghost 19, (encadré) crayon graphite sur papier, graphite on paper, 76x56 cm,

Mais alors, Clarisse, comment est ce que vous avez pensé la relation avec le spectateur lors de la mise en espace ? Comment montrer tous ces espaces interstitiels, comment saisir cette intangibilité ?

Clarisse Moreno : Déjà, nous avons fait le choix, au sein de la pratique très large de Manon, de nous concentrer sur les séries “Ghost” et "Étreintes". Elles se faisaient face dans notre accrochage. Deux grands dessins en couleur venaient ponctuer la visite.

Je pense à la phrase de Brian O'Doherty qui disait que “La galerie, c'est un espace qui ressemble à des limbes”. C'est un espace de totale neutralité. La suite de la phrase, c’est que “pour se trouver là, il faut être déjà mort.” La galerie, c’est cet espace à la fois d'absence de soi, et en même temps d'ouverture complète. 

Manon Pellan : Ici, on rejoint l'interstice, on reste dans la zone de danger et tout va se jouer ou ne pas se jouer !

Et la spontanéité du dessin permet aussi ça, non ?

Manon Pellan : Exactement ! Ce qui me plaît dans le dessin, c'est vraiment l'immédiateté. Pour moi, il n'y a pas de moment intermédiaire entre le moment où tu dessines et le moment où tu as projeté ce que tu allais dessiner. Cette instantanéité est aussi extrêmement fragile. Il y a une impermanence dans le dessin…

Clarisse, y a-t-il des choses qui changent lorsqu’on expose une œuvre dessinée ? Comment s’y prend-on ?

Clarisse Moreno : Pas tellement, en soi. Au niveau technique évidemment, il y a des conditions d’éclairage à respecter, surtout en ce qui concerne le dessin au graphite. Mais ce n'est pas tant  la manière d'accrocher les œuvres ou de construire une exposition qui est le plus difficile. On a une sélection des œuvres, ensuite, et c’est le plus important, on a la cohérence d'un moment. 

C'est un endroit mais c'est aussi un moment, l'exposition. C'est vraiment un jeu, on change chaque œuvre de place, on voit si cela fonctionne ou pas. Puis vient l’instant où la combinaison s’impose dans sa logique et sa fluidité.

Ce n’était pas trop compliqué de ne pas être présente lors de l’accrochage, Manon ?

Manon Pellan : Au contraire, pour cette première exposition, il était important pour moi de ne pas accrocher moi-même. J'ai déjà fait des accrochages quand j'étais aux Beaux-Arts ou même dans certaines expositions. Mais ici, cela me tenait à cœur de créer un relais avec les curateurs et de voir ce qui allait se passer. Qu'est-ce que ces personnes vont faire, comment vont-elles travailler avec ces œuvres-là et comment vont-elles les faire communiquer entre elles ?

Clarisse Moreno : Et je pense que nos accrochages traduisent aussi la manière dont nous ressentons les œuvres, au sens le plus intuitif qui soit.

Manon Pellan : Et puis en plus de cette nécessité de relais, il y avait le besoin de les placer entre des mains qui ne sont pas les miennes. Et ce relais s’inscrit dans une continuité avec le moment où les personnes vont découvrir l'exposition pour se confronter au travail de dessin et vont cheminer entre les murs de la galerie.

Clarisse Moreno :

Et nous, on s'est posé également la question des espaces entre les tableaux. C'est purement esthétique. Ce sont des choix de galerie ! Les ghosts fonctionnent en série, mais cette fois-ci, on a presque eu envie de les faire fonctionner en diptyque. Le blanc dans le travail de Manon est tellement présent qu'on trouvait intéressant de les laisser respirer. Notre équipe fait, en général, des accrochages assez minimalistes. Pour le salon Ddessin, l'année dernière, nous avions rapproché deux ghosts qui nous semblaient mieux se répondre ainsi… Pour Au bord du ciel, nous n'avons pas pris la même direction : nous avons réfléchi à des espaces que nous avons agrandi petit à petit, jusqu'à se dire là, on est à l'espace parfait pour que ça soit cohérent.

Manon Pellan et Olivier Waltman, Mars 2021
Manon Pellan, Étreinte 3, (encadré) crayon graphite sur papier, graphite on paper, 76x112

Pour moi, cette exposition a été une plongée jusqu'à l’alcôve au fond de la galerie. Lorsqu’on y arrive après ce petit couloir, on est très resserré face à ces deux grands Ghost, dans cet espace restreint et sans lumière du jour. On ne peut pas reculer et le contact avec les œuvres en est décuplé ! Après cette expérience, je suis ressortie vers la lumière de la salle principale et ces étreintes m’ont fait du bien ; en fait, comme une forme de résilience, la fin d’une catabase. D’un coup ça respire, on reprend contact avec la lumière de l'extérieur.

Manon Pellan : Ce que j’adore lorsque j’expose, c’est qu’il y a une forme de liberté totale ; c'est-à-dire que le visiteur peut aussi décider de commencer par les étreintes. Et dans ce cas là, il ne suit pas forcément le même chemin que vous. Mais c'est son propre chemin et il expérimente le moment d'exposition à sa manière.

Clarisse Moreno : Je pense à une collectionneuse qui est venue visiter deux fois l'exposition, deux jours de suite. Nous avons échangé pendant plus de trente minutes, le charme et la force du travail de Manon, la technique, les mains… Elle est revenue le lendemain en me disant : “Je n'ai pas eu le temps de vivre ces pièces autant que je le voulais. J'avais besoin de repos avant de regarder à nouveau l'exposition. Elle est restée un long moment, me confiant qu’elle y avait pensé toute la nuit et qu’il fallait absolument qu’elle revienne. Ces moments sont beaux et précieux …

Manon Pellan : On en revient à la percée de lumière et à l'expérience de l'intimité qui est très aléatoire, très fragile et qui peut se produire ou pas ! J'ai eu la chance que le vernissage soit un beau moment de passage. Il y avait aussi quelques personnes de ma famille qui étaient là, c’était un moment très dense. C'était vraiment intéressant de voir cet espace de l'intime empli d’autant de résonances différentes. L’histoire de l’exposition aurait changé si les œuvres avaient été placées différemment. Leurs résonances auraient été différentes !

Leur dialogue, aussi ! On ne peut pas les imaginer indépendantes les unes des autres. Ce sont des images spectrales, isolées sur le fond blanc, mais finalement, elles ne sont jamais seules… Où se trouve cette absence, quand intervient-elle ?

Manon Pellan :  Dans ma pratique, en tout cas, c'est à chaque fois un recommencement et une nouvelle interrogation sur la photographie que j'ai choisi en amont. Le moment que j'ai vécu en amont, que va-t-il en rester dans l'image, quelle absence va apparaître dans le dessin ? C'est vrai, en fait ces séries sont une continuité.. Elles interagissent entre elles.

Manon Pellan, Ghost 20, (encadré) crayon graphite sur papier, graphite on paper, 76x56 cm,

Ces choses que vous nous décrivez sont-elles liées à la pratique du dessin ? Je reformulerais même, exprimer tout cela serait-il possible avec autre chose que du dessin ?

Manon Pellan : (rires) Naturellement, je dirais que non ! Depuis ma sortie des Beaux-Arts en 2012, j'ai pu expérimenter d'autres médiums, bien sûr, mais si je choisis un jour de travailler avec un autre médium, il faudra qu'il y ait une évidence et il faut que ça soit facile. Je ne dis pas facile techniquement, car il y a toujours des difficultés, mais il faut que je ressente la même clarté qu’avec le dessin. Je ne veux pas d'intermédiaire. En fait, il faut qu'il y ait une évidence et une transparence. Je les trouve dans ma pratique du dessin. Pour moi, le dessin, c'est une histoire. Il a toujours été un compagnon pour moi, une lumière, un endroit où je me cachais aussi, parfois ! En fait, le dessin est un hybride, et je le vois dans ma manière de travailler, dans les outils que j’utilise.

J’aimerais revenir sur l’accrochage. Était-il important de délimiter l’espace de la feuille par un cadre ?

Manon Pellan : Oui, vraiment. Ce qui m'intéresse, en tout cas dans l’acte d’encadrer, c’est le rituel qui se crée autour de l'objet. Et qu'est-ce qui fait que ce dessin devient un objet fini ? Le cadre donne une certaine forme de préciosité aussi, avec le bois naturel, à laquelle je tiens beaucoup.

Clarisse Moreno :  Il nous a semblé que les encadrements en chêne naturel permettent autant de signifier la contemporanéité du travail de Manon que de rendre hommage à sa technique relativement classique, par l’usage des drapés, la précision du trait notamment.

Manon Pellan : Lorsque je suis sortie des Beaux-Arts, j’avais beaucoup d’intérêt pour la mise en espace de mes dessins… La place de ceux-ci dans l’espace d’exposition est une vraie question pour moi. J’ai des gri-gri, vous voyez ! (rires) Je possède des bagues, des pierres, les vêtements de ma mère… Pour moi, l'encadrement, c'est ce moment où on va placer un objet intangible dans son espace de vie. Il y a une vraie relation entre cet écrin extrêmement précieux et soigné et cette pulsion de mort présente dans mes dessins.

Et cette pulsion de mort fait toute la singularité de votre travail… Mais alors je me questionne, Clarisse : qui est le public qui vient aux expositions de Manon ?

Clarisse Moreno :Le travail de Manon suscite de vraies rencontres. Nous avons accueilli des publics de tous âges, y compris des très jeunes visiteurs, au départ attirés par la technique flamboyante des pièces présentées. Ce type d’exposition témoigne de l’intérêt du public pour le dessin contemporain, que ce soient les purs amateurs ou les collectionneurs.

Manon Pellan : Et en ce qui concerne les acquéreurs, je me projette toujours. J'imagine telle pièce vivre chez les gens, et je sais que leur lecture évoluera nécessairement.C'est ce qui me plaît aussi, permettre à chaque personne de projeter une intention très personnelle sur quelque chose d’éminemment singulier au départ…

Clarisse Moreno : C'est d’ailleurs ce qu’on demande aux éventuels acquéreurs ! On sait que vous aimez l'œuvre, mais avez-vous envie de vivre avec elle ? C'est important. Et c’est un vrai travail pour des œuvres aussi intenses que celles de Manon. Donc nous leur posons la question et quand la réponse est évidente, la suite se passe très naturellement.

Manon Pellan : Pour moi, on revient aux codes de la prise de conscience de la mort. Et au final, c'est ce choix-là qui est très naturel. Est-ce que je me vois mettre cette pièce là chez moi et vivre avec ? Et bien c'est, je pense, ce que j'essaye de toucher, cette dimension de questionnement existentiel… Je suis heureuse que ces personnes aient ces compagnons fantomatiques chez eux pour interroger cela.

Clarisse Moreno : Les amateurs du travail de Manon s'identifient beaucoup aux sujets représentés. Ils regardent le dessin et font le lien avec leur propre vécu... Cela donne lieu à des échanges très intéressants, brossant tout le spectre des réactions possibles !

Clarisse, avez-vous déjà été témoin de personnes qui ont mal réagi aux œuvres ?

Clarisse Moreno : Avec une thématique aussi profonde, je pense qu’il est normal si les œuvres suscitent des réactions parfois ambiguës, allant de la fascination au malaise parfois.

La mort peut être vectrice de grande délicatesse, pourtant…

Manon Pellan : Oui ! Et c'est ce que j'expérimente au quotidien avec mon lien aux vêtements. C'est une histoire d'amour tout ça. Je ne malmène pas, je ne cherche pas à heurter.

C’est un parti pris que de frôler l’insoutenable. On le voit dans la volonté de Boltanski de ne jamais franchir la limite quant à la monstration des morts. Vous vous situez sur un autre versant du travail sur la mort, celui de la tendresse peut être ?

Manon Pellan : Complètement, celui de la délicatesse, de la tendresse, de la douceur parfois. Et d’ailleurs, il y a des personnes qui n'ont pas du tout vu la mort dans mon travail. Même moi, je ne vois pas toujours la mort quand je porte le vêtement de ma mère, par exemple. Ce que j'invoque dans les Étreintes, c'est le moment où je trouve de l’apaisement sur ce point. Dans la série et même dans ma pratique du dessin, il me faut être pleinement ce que je m'impose. C'est-à-dire être dans une totale honnêteté avec moi-même. Et je suis franche dans mon désir d’être là.

Conversation conduite par Luci Garcia

L'exposition Au bord du Ciel  a eu lieu à la Galerie Olivier Waltman du 02 au 30 Avril 2022

https://galeriewaltman.com/manon-pellan