Mengzhi Zheng​​

« Accueillir l’autre, c’est aller vers soi. »

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Quelles sont vos sources d’inspiration et de quelle façon vos expériences de différentes villes ont-elles guidé votre démarche artistique ?

Je me suis imprégné de ma Chine. J’ai grandi jusqu’à sept ans dans un village où tout le monde se connaît, où l’on vit souvent dehors. Lorsque j’ai habité Paris avec ma famille, nous avons logé dans de très petits appartements. On sortait peu si ce n’est que pour prendre le chemin de l’école ou rendre visite à mes cousins… ou aller à la boutique de mes parents, grossiste en maroquinerie rue au Maire, s’entourer de cartons. Ce contraste entre intérieur et extérieur, le dedans et le dehors, ici là-bas, a été source d’appréhension du monde extérieur, de crainte. Je suis immigré et enfant d’immigré. Ce mal-vécu en France a été déclencheur d’une sorte de mal-être. En 2008, étudiant en école d’art en 2e année, j’avais besoin de me situer personnellement, je suis reparti revoir ma Chine. Je n’ai pas reconnu le village au bord de l’eau dans lequel j’ai grandi. Je voyais de nouveaux bâtiments en train d’être construits et d’autres construits, mais j’avais l’impression que c’était déjà une architecture du passé. Le tableau architectural avait complètement été remodelé, de la maisonnette aux immeubles que je jugeais sans ancrage, d’une histoire quelconque. Notre maison où j’ai vécu avec mes grands-parents avait subi de grandes rénovations et modifications avec un confort moderne d’aujourd’hui.

J’ai commencé un travail de gravure à la pointe sèche une fois de retour, d’après des photographies. En même temps, je crée mes premières installations en carton et baguettes de bois.

J’ai une relation au temps cyclique. Mon travail se déploie dans un présent constant en expansion. Les liens se font.

Petit à petit, au fur et à mesure de mes déplacements et de mes voyages en ville et en milieu rural, j’ai découvert des villes qui m’ont fortement intéressé. À Amsterdam, j’ai été marqué par un paysage d’habitats sur l’eau, une diversité d’architectures. Quand je me promène dans les rues, j’ai toujours la tête en l’air et j’essaie de m’imprégner de sensations, d’idées, de ce que j’ai ressenti. La ville et mes promenades me parlent.

J’ai besoin de voir les lieux pour me projeter. Les résidences artistiques où j’étais invité m’ont aussi beaucoup marqué. L’histoire des lieux, mon histoire personnelle et ma culture activent un peu tout mon travail artistique. J’ai une intention/intuition spatiale sur ce que je veux produire. J’essaie de transcrire des espaces.

Maquettes Abandonnées N°9, 2016. Bois, carton, carton plume, papier, plastique. 18 x 34 x 31cm. Collection Frac Bretagne.

Quelles furent les étapes et les rencontres qui ont compté et vous ont permis d’avancer dans votre pratique artistique ?

Ma première grande décision fut de quitter Paris pour mes études en école d’art à la Villa Arson de Nice. J’avais préparé les concours d’entrée avec une artiste peintre Annette Huster alors que j’étais en dernière année de graphisme.

À l’école, Burkard Blümlein a bien suivi ma pratique, puis Pascal Pinaud avec une exigence certaine comme il aime le dire. Basserode a été d’un grand soutien durant toutes mes années d’études, nos échanges ont continué par la suite à Lyon. Il m’avait présenté à Philippe Cazal dont j’ai été son assistant durant quelques temps à Paris alors que j’étais toujours étudiant, j’ai beaucoup appris. Puis avec Marc Desgrandchamps et Valérie à Lyon dont je reste les plus proches aujourd’hui. Ils m’ont merveilleusement soutenu dans des moments pas toujours faciles et sont toujours présents. 

Chacun à leur manière, ces artistes m’ont fait comprendre qu’une vie d’artiste est possible, et qu’il vaut la peine de croire en un travail artistique. Nathalie Ergino, directrice de l’IAC de Villeurbanne et ses expositions (Fabricateurs d’espaces, 2008 et plus récemment Apichatpong Weerasethakul qui a su merveilleusement diluer le temps dans l’espace, 2021, le projet du Laboratoire Espace Cerveau…) m’ont également beaucoup apporté. Voir l’espace de l’IAC réagencé à chaque exposition est inspirant.

La rencontre avec Georges Verney-Carron fut très riche pour le développement de ma pratique artistique. Avec bienveillance, il a toujours eu un regard depuis et me suit encore. C’est un grand ami, un intime. Nous avons bon nombre de discussions sur la position de l’artiste, de l’art dans l’espace public, du couple artiste/architecte. Il m’a offert ma première exposition personnelle en 2015 dans sa galerie à Lyon. La même année, Georges et Archibald, son fils, m’invitent à concourir sur le projet du parking des Halles, inauguré en 2019.

Mon passage à la Städelschule de Francfort en 2009 a été déclencheur d’un questionnement plus profond sur les espaces et l’habitat, où j’ai continué un travail photographique sur les lieux de vie (dont j’avais commencé lors d’une résidence en Suisse, workshop de groupe, puis dans ma chambre de la Villa Arson où j’ai vécu dans un 12m2 durant mes cinq années d’études). J’ai mis à plat ma chambre et construit mes premières grandes installations qui seront par la suite la série de Pli / Dépli.

Mes invitations à des résidences (Centre Hospitalier Daumézon en partenariat avec le Frac Centre-Val de Loire, 2017 dans le cadre de la biennale d’Architecture d’Orléans #1 ; Solarium Tournant dans les anciens thermes nationaux à Aix-les-Bains) m’ont fait beaucoup avancer. Le constat est simple : les conditions de vie et d'espace déterminent une réflexion et amorcent le travail.

Chen Zhen m’avait beaucoup interpellé sur son idée de faire un de deux mondes. « En tant que médecin, mon rêve est de devenir médecin » disait-il. Celui de Dan Graham sur l’architecture, de Matta-Clark sur la découpe et de soustraire pour sculpter un bâtiment ont également été marquants. J’ai appris à regarder les architectures et à découvrir certains architectes. Les travaux de Daniel Buren, Sol Lewitt, Krijn De Kooning, Kawamata, Yona Friedman m’ont parlé, tout comme les courants du Bauhaus, du Constructivisme, de Stilj et du minimalisme et conceptuel. Le déconstructivisme. Kandinsky, Cézanne ou Van Gogh pour la couleur.

De quelle façon votre regard sur les constructions vous a-t-il amené à construire des dispositifs de perception ?

Je crois qu’avant tout, c’était un besoin de me situer dans l’espace, dans une nouvelle situation. Dans ma vie, il s’agit de rendre l’espace manipulable à mes yeux. De se mettre à la place du visiteur et de visiter une exposition qui n’est que pour le moment dans ma tête. Il s’agit de jouer des contraintes architecturales et des possibilités de circulations qu’offrent ces lieux.
Donner une autre lecture du lieu. Le composer sous un angle différent avec mes interventions spatiales en plus de mes travaux de l’atelier. Je tente de transposer des dualités.

Vos œuvres ont trait avec l’architecture. De quelle expérience de l’habiter, de la place qu’occupe notre corps dans un espace souhaitez-vous nous faire prendre conscience ?

J’ai dû habiter toutes mes sculptures et mes installations avant de les rendre possibles aux autres ainsi que de les exposer. Mon expérience de l’habiter est simple, je ne me suis jamais senti chez moi nul part depuis que j’habite en France. Excepté depuis peu où je pense et ai pris conscience qu’un chez soi se travaille. C’est notre intérieur.

Vous proposez des expériences du regard et invitez les visiteurs à laisser venir des projections mentales. De quelle façon vos œuvres peuvent-elles nous amener à regarder à travers et à interroger les relations entre intérieur et extérieur ?

Je donne des fragments d’une histoire personnelle, mais c’est avant tout le dialogue que je crée avec l’espace d’accueil qui entame une relation intime avec ce lieu. Le visiteur est spectateur dans un premier temps et très vite, devient intimement acteur - j'espère. Mon langage plastique peut être celui de tout le monde puisque fait à partir de matériaux du quotidien, mais chacun le sensibilisera à sa manière. C’est peut-être un point de départ d’un extérieur vers un intérieur et d’intérieur vers un extérieur.

Accueillir l’autre, c’est aller vers soi.

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Vos œuvres expriment une certaine légèreté, un équilibre, une certaine fragilité. Comment votre attention à l’espace urbain, à l’espace rural inspire-t-elle votre choix des matériaux et vos gestes de construction ?

Il m’est arrivé par moment de penser à une personne ou à une situation. C’est drôle. Je me dis parfois, que ce sont des allégories de la vie, de nos rêves, de nos désirs, et notre profonde intimité. Une façon d’être au monde. De cette fragilité bancale qu’on ressent de mes sculptures, je me dis que finalement tout se tient debout, chacun trouve son équilibre face au monde extérieur.

Quand je fais une sculpture, je me raconte une histoire durant le moment où je crée. J’explore beaucoup de possibles. J’épuise des gestes. Les choses viennent vers moi et je les accueille. Je me mets des contraintes. J’ai mes règles, je suis des protocoles. Je ne force pas le geste, j’ai une vague idée et je me laisse guider, comme un dessin/geste automatique.

Votre série des Maquettes abandonnées relève d’une ambiguïté entre fini et non fini. Proche de l’esquisse d’une sculpture, ces sculptures tiennent grâce à un assemblage d’éléments issus de l’atelier. Dans quelle attitude vous mettez-vous pour les créer ?

Tout est à portée de main dans mon atelier et mes mains s’activent pour trouver des liens et puis je vais très vite.

Les Maquettes abandonnées sont traversantes, entre bien fait-mal fait ( Filliou) , intérieur-extérieur, dedans-dehors… Le geste est rapide, lorsque je commence, je finis. Je m’impose différentes contraintes et une fois que le plan de travail est là, j’ai une idée et je me laisse guider dans l’expérimentation des matériaux. Je me sers de ce qui est déjà là, les plis des cartons, par exemple. Les idées viennent.

C’est une forme d’expérimentation d’avec tout ce que j’ai sous la main, je tente de créer des liens. Le geste fait appel au geste précédent et ainsi de suite. La courbe, dans mes sculptures et mes dessins, est venue doucement après tout comme le travail de la couleur.

Pendant des années, les Maquettes abandonnées furent des refuges du quotidien, des rêves, des espaces que je me fabriquais. 

C’est à nous de voir les choses et de les révéler. « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », cette phrase d’Antoine Laurent de Lavoisier m’est restée en mémoire.

La maquette est fixe à mes yeux.

Là où les vents se caressent, 2019, installation bois, plexiglas, plastique, résine de synthèse. Usine Fagor, Biennale de Lyon 2019, Là où les eaux se mêlent, avec le soutien du groupe HASAP, équipe curitoriale du Palais de Tokyo. Photo © Blaise Adilon

Vous travaillez à la fois in situ, en prenant appui sur l’architecture ou dans des contextes d’espaces publics, d’environnements extérieurs, également dans votre atelier. De quelle manière ces différents lieux vous amènent-ils à expérimenter divers dessins en 2D et dans l’espace ?

J’ai expérimenté la petite échelle, l’échelle moyenne et l’échelle monumentale. D’abord, il est question de la sculpture et d’espace et ensuite je m’interroge sur le fait d’inscrire une œuvre dans la ville et de sortir du cadre – ou lors d’une invitation à exposer. J’essaie d’être à la juste échelle de l’architecture, de l’existant, sans jamais aller à la confrontation, souvent en opposition. Je me risque dans mes projets, j’ai toujours ce besoin d’avancer, cette nécessité d’aller de l’avant. Ce n’est pas les idées qui manquent, l’important est de faire sens.

Il y a toujours un va-et-vient incessant entre le plat et le volume. Du plat peut émerger un volume, un volume combine de multiples images. Comme je le disais, c’est l’imprégnation du lieu à la première visite qui guide mon travail pour la suite.

Les couleurs sont très importantes dans vos œuvres. Comment expérimentez-vous les potentielles expériences sensibles qu’elles permettent ? 

Le noir et blanc ou la non-couleur marquait mon travail à l’école, comme si je ne m’autorisais pas la couleur. J’en avais peur. J’ai osé la couleur pour une commande au siège de la tour ENEDIS (ex-ERDF) à Paris La Défense en 2014 (invitation Cazal, directrice artistique Maïa Paulin), j’ai compris que je devrais assumer la couleur et l’amener petit à petit dans mon travail.

Mon expérimentation de la couleur a toujours été à travers un écran mais jamais de la main. Elle est venue par les matériaux à l’atelier. Aujourd’hui, je me sens à l’aise pour travailler la couleur de mes sculptures sur mon ordinateur. Elle fait partie intégrante de mon travail, elle vient donner une force visuelle. Car la couleur influence mes formes, les sculpte davantage. Le basculement formel peut se faire à ce moment une fois que la forme est définie.

Vous nommez votre prochaine exposition au château de Tournon-sur-Rhône « Aplatir le ciel ». Quelle expérience de découverte progressive souhaitez-vous proposer aux visiteurs ? 

Les mots sont importants dans ma pratique artistique. Le titre de l’exposition vient de l’idée d’un geste sculptural. Cette exposition réunit presque dix ans de travail donc j’y tiens beaucoup. 

Dans l’exposition, il y a cinq salles, comme cinq expositions. Ce serait une méta-exposition. Je sollicite des postures différentes du regard et du corps. L’exposition va s’activer par l’expérience sensorielle qu’en feront les visiteurs.
Ils seront acteurs de leur propre expérience spatiale face à une proposition pour chaque salle. 

Cinq salles, cinq expositions, cinq attitudes, cinq regards différents.

Que cherchez-vous à provoquer chez les visiteurs et ceux qui pratiquent vos installations in situ ?

Je suis heureux lorsqu’il y a de belles réceptions de mes projets in situ, ou lorsque des personnes gardent des empreintes émotionnelles de mes œuvres. C’est une belle satisfaction personnelle. Si ce que je crée fait sens avec le lieu, et que j’ai le sentiment d’avoir fait de mon mieux, j’ai gagné un combat. Quand je travaille dans l’espace public, j’abandonne une partie de moi.

Vous utilisez l’expression « Espaces non fonctionnels » et créez des sculptures-installations qui redessinent des lignes dans l’architecture : la série Pli/Dépli, propose des passages ouverts, des découpes pour observer et cadrer des points de vue dans l’espace. Quels principes de travail vous donnez-vous pour poursuivre cette série, notamment à l’occasion de votre prochaine exposition personnelle ?

Je ne suis pas architecte. Une fonction différente que celle que pourrait entendre un architecte en sort : simplement expérimenter un espace sans avoir à l’habiter.

La série de Pli / Dépli s’adapte à l’espace. Chaque exposition peut être question d’un nouveau déploiement. Pour la salle Broët, il a fallu fabriquer d’autres éléments pour Pli / Dépli, 2015. L’installation centrale dirige le reste des œuvres dans l’espace.

Dialogue conduit par Pauline Lisowski

Conversation avec Mengzhi Zheng, à l’occasion de son exposition au château de Tournon-sur-Rhône

18.06 > 06.11.2022