Sara Angelucci

« La mémoire est l’endroit où nous apprenons qui nous sommes et d’où nous venons. C’est ce qui nous enracine et nous fonde. »

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Sara, je suis très heureuse de pouvoir vous rencontrer. Je vais résumer la situation dans laquelle vous vous trouvez en ce moment. Vous préparez une exposition collective au CCC de Paris dans laquelle vous allez présenter trois photographies que vous avez prises récemment dans la maison où vous vivez, dans la campagne canadienne. La série s’appelle Nocturnal Botanical Ontario. (rire) Le titre est en effet très clair!

 

Oui (Rires) ! J’ai toujours du mal avec les titres. Celui-ci peut être temporaire si j’en trouve un meilleur !


Est-ce que les titres sont importants dans votre travail ?

Je pense que les titres peuvent établir une intention et aider à clarifier les idées pour le public. J’essaie de ne pas choisir des titres trop romantiques. Dans ce cas précis, je n’arrêtais pas de penser aux choses qui ont à voir avec la nuit, la faune, les plantes et le territoire où je travaille. Le sens du lieu était très important dans ce travail, et plus je faisais de recherches ici, plus je le ressentais ainsi. Je ne pense pas que ce soit un très beau titre mais au moins pour le moment il guide le travail quelque part. Et il sonne aussi pseudo scientifique.


Et si nous parlions un peu de votre travail et de ce que vous faites actuellement dans le cadre de vos expériences plastiques ?

 


Bien sûr. Par où commencer? Cela fait longtemps. Je fais de la numérisation depuis plus de deux ans. J’ai commencé dans mon tout petit jardin à Toronto. Il y a quelques années, j’ai décidé que j’allais passer un an à documenter chaque plante et chaque mauvaise herbe qui poussaient dans mon jardin. Le voyage qui m’a fait commencer était en fait lié au chagrin. Je pense que le chagrin m’a fait penser aux cycles de la vie du printemps à l’hiver. Dans cet état de tristesse, je me suis repliée sur moi-même et j’ai commencé à regarder de très près mon propre jardin, ma propre empreinte. J’ai donc numérisé à l’aide de mon scanner chaque spécimen et essayé de poser un nom sur chaque plante, qu’elle soit cultivée par l’homme ou sauvage. Je n’étais pas très satisfaite des résultats, mais c’était un bon exercice, en pensant aux plantes et à ce qu’elles signifient et d’où elles proviennent. J’ai également beaucoup travaillé dans une serre de Toronto qui s’appelle Allan Gardens Conservatory. J’ai un jardinier/ami qui y travaille et qui m’a aidé à y accéder. Je suis allée là-bas et j’ai beaucoup réfléchi à toutes les plantes incroyables qui s‘y rassemblent et qui, dans le monde, ne se seraient jamais retrouvées au même endroit. C’était si étrange de voir des plantes tropicales dans le même bâtiment que des plantes qui vivent dans des températures plus froides (bien qu’elles soient logées dans des pièces séparées avec des température appropriés). Et puis bien sûr, parce que j’ai une maison à la campagne, c’était logique d’y étendre ce projet. Ça fait plus d’un an que j’ai commencé à scanner ici.

Que voulez-vous dire par scanner ?


Quand j’ai commencé ce projet en ville, je mettais tout simplement un spécimen sur la vitre du scanner dans mon studio. J’ai construit une fausse boîte / couvercle que je dispose au dessus du scanner pour que la plante ne soit pas toute aplatie par le couvercle, puis je numérise tout simplement. Par cette action, j’ai en fait isolé un spécimen. Quand je suis arrivée dans  la serre, ce qui était très intéressant, c’est que j’ai commencé à scanner avec le couvercle ouvert et à “balayer” toutes les plantes qui étaient mises à ma disposition. Les jardiniers me donnaient les plantes avec lesquelles je pouvais travailler. Avec le couvercle retiré, et la serre qui brillait dans la lumière du jour, j’obtenais des couleurs très intenses et très étranges. C’était fascinant, et cela m’a amené à m’interroger sur ce qui se passerait sans aucune lumière. J’ai pensé : « Eh bien, je veux essayer de scanner la nuit » ! Lorsque je suis arrivée dans mon chalet pour tenter l’expérience, mon mari m’a dit : « tu sais qu’on a une rallonge qui fait 30 mètres ? Avec tu peux faire le tour de la propriété et scanner où tu veux. » C’était tellement excitant pour moi !


J’ai commencé à expérimenter avec ça. Je sortais avec mon ordinateur portable et je mettais tout sur le sol à des endroits où je pouvais trouver une multitude de plantes différentes qui poussaient ensemble. J’ai commencé à me demander comment et pourquoi les plantes étaient là. Qu’avons-nous planté? Qu’est-ce qu’un jardin? Qu’est-ce qui est sauvage? Pourquoi poussent-elles ensemble? Qu’est-ce qu’une plante indigène? Qu’est-ce qu’une espèce envahissante? Ainsi, durant toute l’année dernière, en même temps que je scannais, j’étudiais les plantes, j’en apprenais plus à leur sujet. Et puis, avec la COVID-19, en mars, j’ai été enfermée ici, dans ma maison de campagne. Cela a complètement accéléré mon lien avec cet endroit parce qu’avant nous restions ici uniquement les week-ends, ou pendant les vacances ; le temps de quelques jours ou quelques semaines. Maintenant, je vis ici à plein temps depuis mars et j’ai vu les saisons (et les plantes) évoluer du début du printemps à l’été. J’ai fait du jardinage et de longues promenades dans la forêt. 

Tout cela a transformé ce projet en quelque chose de plus grand. Je viens ici depuis 15 ans et ce projet m’a permis de développer une relation plus profonde avec cet endroit.

Ce que je trouve très intéressant dans le texte que vous avez ajouté aux photos que vous m’avez envoyées, c’est que vous parlez de ce moment, lorsque vous sortez la nuit, et où tous vos sens sont secoués, mis en éveil. Si je me souviens bien, vous vivez dans un environnement très sauvage. Donc je suppose que vous pouvez même rencontrer des animaux et des insectes ?

 

Notre propriété est sur une colline escarpée et nous surplombons une vallée qui est située dans une zone forestière protégée. Il y a donc très peu de surfaces planes, et habituellement, lorsque je scanne, je suis de côté sur une colline et j’essaie de comprendre comment mettre mon scanner à plat (en utilisant principalement des pierres et des bâtons). Donc ce que je fais, c’est qu’avant qu’il fasse nuit, je mets tout en place, pendant que je peux encore voir, et une fois l’obscurité bien présente, je retourne à l’endroit que j’ai choisi avec une lampe de poche. Un soir, tout était prêt, et alors que je sortais, j’ai vu quelque chose descendre la colline vers moi, là où j’étais censée travailler. C’était un putois ! Alors j’ai couru dans la maison et j’ai dû attendre jusqu’à ce qu’il soit parti ! Cela aurait pu être un désastre !

 

Mais la semaine dernière, j’ai eu l’expérience la plus incroyable qui soit ! Normalement, je vois énormément d’insectes, des tonnes d’entre eux surgissent dès que j’allume la lampe de poche. J’ai vu des papillons de nuit, des grillons, des coléoptères, et au début de l’été, je pouvais voir des lucioles partout. C’était spectaculaire. Quoi qu’il en soit, la semaine dernière, alors que je scannais, j’ai entendu ce son passer très près de ma tête. Notre maison est couverte de bardeaux de cèdre. En-dessous des chauves-souris dorment toute la journée et sortent la nuit. Nous en voyons des tonnes. MAIS ! ce qui volait autour de ma tête était en fait un faucon! Ce faucon vient ici presque tous les soirs pour chasser les chauves-souris. Ce sont essentiellement des souris volantes. (rires) Plusieurs fois cette nuit-là, il a volé autour de moi...

Oui, c’est comme si, même pendant votre processus créatif, la faune était partout !


Oui, absolument, et vous savez, la nuit, c’est très différent parce que nous sommes égaux. Parce que je ne vois pas très bien, mais tout ce qui est à l'extérieur peut voir parfaitement. Les chauves-souris chassent les moustiques et utilisent l’écholocation. Elles sont incroyables à regarder. C’est leur territoire la nuit. J’entends parfois des sons étranges, mais je suis surtout curieuse de savoir ce que cela pourrait être. Qu’est-ce qui pourrait sortir ? Quel est ce bruit? J’entends des oiseaux, des grenouilles et des insectes gazouiller. Pendant la saison des lucioles, c’était tellement incroyable de sortir la nuit... c’était tout simplement magique.

 

N’est-ce pas, finalement, tout le but de votre travail ? Être curieux de ce qui pourrait sortir ? Ce que vous me racontez est tellement lié à votre vie et à votre expérience en tant qu’être humain au milieu cette vie sauvage.


Absolument. Et vous savez, je pense qu’il y a quelque chose de très intéressant qui se passe ici, pour moi… Parce que je peux lire beaucoup de livres sur la Nature, et l’étudier, et d’ailleurs c’est ce que je fais, mais ici j’essaie aussi vraiment d’être curieuse de façon a priori en utilisant mes sens et mon intuition. Je fais attention à ce qui existe autour de moi de façon presque méditative. Quand je vais faire une promenade, je regarde attentivement les plantes et je me dis: “celle-ci je ne l’ai jamais vue. Qu’est-ce c’est ?” Je regarde de très près et je prends une photo, je rentre à la maison, je fais une recherche. J’essaie d’avoir une relation très individuelle avec ce que je vois. Au fil des saisons, je regarde les différents végétaux qui m’entourent émerger et évoluer, fleurir puis produire des graines. J’ai aussi appris à manger des aliments sauvages... les poireaux, les champignons, les têtes de violon, le pissenlit sont quelques-unes des choses que j’ai cueillies et mangées cette année.

 

Comment pouvez-vous relier cela au début de votre pratique en tant qu’artiste? Parce que votre travail était axé sur le fait que vous êtes en fait la première génération de citoyens canadiens dans une famille d’immigrants italiens, est-ce exact?

 

Oui. C’est une très grande question. J’ai grandi dans une très petite ferme familiale. Mes parents venaient d’Italie rurale, ils étaient agriculteurs. Nous avons déménagé dans notre ferme de l’Ontario lorsque j’avais six ans et j’y ai vécu jusqu’à l’âge de 18 ans. Quand j’allais jouer enfant, je courais dans les champs avec mon chien. J’ai passé beaucoup de temps à l’extérieur, dans la nature. Je pense qu’après mon départ, j’ai en quelque sorte oublié cette expérience et cette connexion avec elle.

 

Maintenant que je vis ici, c’est comme si je redécouvrais quelque chose en moi. Mes parents étaient de grands jardiniers. Et pourtant, c’est la première fois que j’ai un jardin et des tomates ! Pendant que je m’occupe de ce jardin, je pense à mes parents et je souhaiterais pouvoir leur poser des questions. Être ici, c’est me reconnecter à mes racines et à mon enfance. Avec l’histoire agricole de mes parents évidemment, mais surtout avec la nature sauvage de nos terres, car il y a des parties non cultivées sur notre propriété.

Quelle est l’importance de la mémoire ? Dans ce monde où nous semblons ne jamais apprendre ?

 

C’est une très grande question... La mémoire est l’endroit où nous apprenons qui nous sommes et d’où nous venons. C’est ce qui nous enracine et nous fonde. Il y a tellement de leçons dans le passé que nous pourrions utiliser comme ressource pour nous-mêmes, si nous choisissons seulement de les regarder et d’y prêter attention. Malheureusement, tant de gens ne veulent pas apprendre ni comprendre. Ils ne veulent pas apprendre de leur expérience familiale, ou de l’expérience du monde. Nous avons vu les choses atroces que nous avons fait à cette planète à nos semblables... Nous avons toute l’information à notre disposition. Les scientifiques nous le disent. Les preuves sont là.


Est-ce le but de votre travail en tant qu’artiste ? D’apprendre, de donner à comprendre ?


J’espère toujours que ce que je fais est signifiant... En fin de compte, je ne suis motivée que par ma propre curiosité, mes propres expériences et traumatismes. Ma sœur est morte brutalement il y a cinq ans, et cela a très profondément changé la conscience que j’ai autour de mon travail. Comme nous le savons, l’environnement est en très grande difficulté, et je pense que mon chagrin personnel pour elle m’a permis de vivre un deuil plus profond envers ce qui se passe d’un point de vue environnemental. Je pense que quand on suit le chemin du chagrin, on s’ouvre pour se connecter à d’autres choses.

 
Je me demande si créer le contact avec l’universalité de la nature pourrait être un moyen de créer de plus grandes racines, ce qui me semble nécessaire après que vous ayez été secouée par le chagrin. Peut-elle aussi vous aider à vous connecter avec une forme d’universalité ? Comme l’art, d’une certaine façon ?

 

Je pense que oui. Je dirais aussi que je pense qu’en fin de compte, c’est notre nature en tant qu’êtres vivants de chercher la vie (et de lâcher prise de la mort). Or, la nature est pleine de vie. Donc, quand vous traitez le deuil et la perte, être et travailler dans la nature peut être une grande voie de guérison. Je ne veux pas paraître cliché, parce que je pense que parfois, quand on dit ces choses-là, c’est comme cela que ça sonne, mais quand je jardine, que je marche dans la forêt, que je vois ces choses miraculeuses grandir, je me sens mieux. Même si je suis consciente que nous perdons des espèces animales et végétales tous les jours, le monde autour de moi fait toujours équipe avec la vie. Ma belle-sœur a écrit un livre extraordinaire intitulé Surrender, qui parle de l’état actuel de l’environnement. Je pense souvent à un passage que je trouve très profond : « Comment pouvons-nous vivre avec la joie sur une planète mourante ? » Mon travail est donc aussi une façon de célébrer ce qui est ici. Ce qui reste. Ce n’est pas seulement la tristesse de la perte, c’est aussi la joie ! 

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« Comment pouvons-nous vivre avec la joie sur une planète mourante ? »

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Et aussi je suppose, un travail très scientifique. Dans la vidéo The Twirl of Butterfly’s Tongue, j’ai l’impression que vous essayez de préserver un état, notre état de connaissance des sciences botaniques. Je vois la joie, et je vois le travail acharné !


Oui, c’est un élément, mais le film parle aussi d’émerveillement et de beauté. Beaucoup. Alors que je travaille sur ce film (toujours en cours), et que je vois toutes ces images, je pense : Comme ces spécimens sont beaux ! Même les photos qui ont été prises à des fins scientifiques !

 

D’ailleurs, si l’un des principes d’organisation du film concerne la science, un autre implique surtout la notion de vision. Nous sommes tellement curieux du monde que nous avons inventé des façons d’élargir cette vision. Dans le film, vous pouvez observer des rayons X, des images microscopiques et des images télescopiques. Si vous y pensez, tous ces outils élargissent notre vision. Techniquement, nos yeux sont maintenant plus grands! (rires) , plus puissants, et nous pouvons faire plus, et voir plus, parce que nous voulons en savoir plus. Nous voulons voir à travers la matière, nous voulons voir des images microscopiques. Nous voulons voir de près et nous voulons voir loin. C’est pourquoi le film s’intitule Le tourbillon de la langue d’un papillon, parce qu’avant le microscope, qui aurait pu imaginer que la langue du papillon avait la forme d’une spirale ?Nous ouvrons d’autres mondes, en effet. D’une certaine façon, c’est ce que vous faites avec Nocturnal Botanical Ontario ! Cette pièce ouvre notre vision sur quelque chose d’entièrement nouveau par le processus de numérisation. Quand vous isolez les choses, très près, et il n’y a rien d’autre en arrière-plan, comme vous l’avez dit, vous voyez très intensément! Et il faut savoir que toutes ces plantes touchent le verre, ou planent très près de l’appareil.


Comme vous l’avez dit dans le texte que vous m’avez envoyé, il y a des insectes qui viennent créer des compositions autour de ces plantes. Des insectes que nous n’avons peut-être jamais vus auparavant.


Exactement. Vous savez que quand j’ai commencé ce processus, je n’ai pas du tout considéré les insectes. C’était une surprise de les découvrir dans les compositions. Mais bien sûr qu’ils sont là !


C’est très intéressant parce que vous êtes photographe. Qu’est-ce qu’un appareil photo, sinon un outil semblable aux rayons X, aux microscopes...?

 

Oui. Exactement. En passant, je m’intéresse beaucoup aux archives. C’est donc encore plus logique. C’est à ce moment-là que la mémoire entre en jeu. Je me considère plus comme une personne qui FAIT des photographies que comme une personne qui PREND des photographies. Parce que je travaille souvent avec des photographies trouvées. Je fais autre chose avec. Le tourbillon de la langue d’un papillon est fait à partir de diapositives scientifiques d’une archive jetée. Les images avaient un but, mais elles ne l’ont plus. C’est une collection scientifique qui n’est plus utilisée à des fins scientifiques et que j’utilise pour en faire  autre chose.


Pourquoi ça ?

 

C’est parce que ce sont des images qui ont été faites avec une technologie aujourd’hui obsolète. Ce sont de grandes diapositives de verre qui étaient autrefois projetées pour un public. Ce sont des images en noir et blanc avec des couleurs ajoutées à la main. Une grande partie de ce travail a d’ailleurs été réalisée par des femmes travaillant dans des usines de diapositives. Le travail des femmes fait partie de ce projet, et est très important pour moi. L’examen de cette collection montre comment notre compréhension de la science pure (et des sciences sociales) continue d’évoluer. Ces images viennent d’une époque où la science était utilisée et enseignée d’une façon très particulière. D’une manière très coloniale. Lorsque j’ai parcouru les boîtes de la collection, il y avait des images de gens du monde entier, avec des étiquettes comme « Beautés de Java » ou « Femmes typiques du Tibet » ou « Country Life in Greece ».  Ainsi, en filtrant à travers ce matériel, vous commencez à comprendre les attitudes de l’époque et l’information qui s’est propagée par le prisme d’une lentille coloniale. Bien que je trouve ces diapositives très belles, elles permettent aussi de remettre en question le rôle de l’enseignement éducatif à l’époque.

Et aussi, comment notre science actuelle influence-t-elle notre environnement géopolitique ?

 

Oui, absolument. Ce n’est pas nouveau, et je me demande parfois « quel a été le rôle de la photographie? » Après tout, c’était un outil colonial. Lorsque la photographie a été inventée, très rapidement, les gens ont commencé à conquérir le monde en prenant des photos de personnes et d’animaux « exotiques » et en les ramenant chez eux. La photographie a toujours travaillé main dans la main avec le projet colonial. Il y a toute cette mythologie sur Christophe Colomb découvrant l’Amérique, mais les gens qui vivaient ici n’avaient pas besoin de la découvrir. Ce n’était pas une « terre vide » qui attendait d’être occupée. Il y a donc cette attitude, cette perspective européenne… nous sommes venus, nous avons civilisé le pays et nous avons tout rendu meilleur. Ce n’est pas le cas. C’est même une histoire très brutale. Le Canada a des racines coloniales très profondes, problématiques et violentes. Je ne sais pas si vous connaissez le programme qui s’appelle le «Residential school system». Ce projet a commencé au Canada dans les années 1890. Son but déclaré était de «To kill the Indian in the child». “De tuer l’indien dans l’enfant”. Les enfants étaient retirés de force de leurs communautés et emmenés dans des pensionnats administrés par le gouvernement et les églises. Ils n’avaient pas le droit de parler leurs langues ni de pratiquer leurs coutumes. Ils étaient terriblement maltraités.

 

Les enfants ont été retirés de force de leur famille dès l’âge de cinq ans. Cela a duré près de cent ans et a traumatisé des générations entières. De plus, une grande partie des terres ont été volées au moyen de traités illégaux, négociés injustement. De nombreux traités sont toujours contestés aujourd’hui. Les gens à l’extérieur du Canada ignorent habituellement toute cette part de notre histoire. D’ailleurs, ici, nous commençons tout juste à en parler, mais quand j’étais jeune, personne ne nous parlait jamais de tout cela.

 
Votre travail consiste-t-il précisément à connaître ces choses et à les donner à voir au spectateur ? 

 

Cette connaissance m’a fait penser différemment à la terre sur laquelle j’ai le privilège de vivre et de considérer son intendance. Il y a encore énormément de déni dans notre pays. Notre gouvernement a présenté des excuses officielles aux membres des Premières Nations au sujet des pensionnats en 2008 seulement. Ils ont ensuite mis sur pied une commission de “Vérité et de réconciliation” pour amorcer une forme processus de guérison, mais cela n’a pas été facile. Une partie du problème, c’est que certes, les gens reconnaissent leur histoire, mais tant qu’ils n’auront pas assumé leurs responsabilités, ils ne pourront pas aller de l’avant. Ce que nous avons appris à l’école, ce sont les stéréotypes et le récit héroïque européen. Je pense que c’est bien qu’il y ait plus de discussions maintenant, plus de questionnements, mais pourquoi a-t-il fallu autant de temps pour que nous commencions à avoir ces conversations? Il y a encore tant de travail à faire...

Comment gérez-vous tout ce qui se passe dans le monde à l’heure actuelle ? Je pense beaucoup au mouvement Black Lives Matter au moment où nous parlons. Cela affecte-t-il la façon dont vous créez ?

 

Je ne dirais pas que le mouvement Black Lives Matter influence directement mon travail artistique, mais en revanche, il affecte la façon dont je pense mon enseignement. Il influe ce que je pense des programmes d’études universitaires. Je crois que son impact agit plus sur moi en tant que personne qu’au travers de ma pratique, filtré par n’importe quel projet sur lequel je travaille en ce moment.

La pensée coloniale et sa violence sont directement dans mon esprit lorsque je fais ces photos de l’endroit où je vis. Parce que à qui appartient vraiment cette terre? C’est ma terre, mais ce n’est pas vraiment la mienne. Chacun de nous doit se demander comment il a pu bénéficier de sa présence ici. Je fais partie d’une culture coloniale. Mes parents étaient de bons immigrants italiens, mais la vérité est que cette culture dont nous faisons partie a été formée de façon très violente. Je sais qu’il est de ma responsabilité de comprendre cette histoire. C’est ce que je ressens pour le moment. J’ai l’impression de devoir essayer de décoloniser ma propre pensée.

 

Il y a deux jours, j’ai participé à une autre entrevue avec un artiste extraordinaire, Jean-François Boclé. Il a une façon étonnante de le dire : « décoloniser la rétine ». Cela me rappelle votre travail, mais je peux même faire avancer mon idée, parce que si votre travail parle des humains, il parle de tout le reste. Nous parlions d’écosophie la dernière fois, et je pense que nous pouvons appliquer les paroles de Boclé à ce que vous essayiez de dire au sujet de la nature.

 

Oui. Absolument. C’est une bonne façon de dire ce que je pense de la nature. Je lis en ce moment un ouvrage d’une botaniste autochtone phénoménale, Robin Wall Kimmerer. Son livre Braiding Sweetgrass est extraordinaire. Elle y décrit une philosophie autochtone qui consiste à vivre en harmonie avec la nature. Elle parle de la préservation et du respect envers l’environnement, qui a toujours été au cœur de la vie et de la pensée autochtone. En tant qu’occidentaux, nous ne fonctionnons pas de cette façon. Nous agissons comme des conquérants au-dessus et en dehors de la nature. Or, cette approche ne fonctionne pas! Cette attitude capitaliste envers la nature détruit la planète ! En lisant ce livre, les idées de gratitude, de réciprocité et de respect m’ont beaucoup touchées. Je n’avais jamais auparavant que tout ce que je touche, tout ce que je regarde, tout ce que j’entends, est égal à moi, en termes de droit de vivre, en termes d’importance dans l’écosystème et dans la vie. Tout est sacré. Un arbre est un être sacré, sensible. À travers les yeux de Robin Wall Kimmerer et cet enseignement qu’elle partage si généreusement, lorsque je marche dans cet endroit, je vois les choses d’une manière toute différente. Nous avons reçu ces dons incroyables en tant qu’êtres humains et par notre égoïsme impitoyable, nous détruisons tout... Et une chose que nous ne semblons pas comprendre est que si nous détruisons la nature, nous nous détruisons nous-mêmes.

 

Dans les communautés autochtones, il y a de nombreuses cérémonies sacrées liées à la nature que l’auteure décrit. Bien sûr, je ne peux pas les adopter parce que cela ne fait pas partie de ma culture, mais je pensais à ce qu’elle écrit au sujet de la recherche de nourriture dans la nature : « ne prenez que ce dont vous avez besoin, ne prenez jamais le premier que vous voyez, ne prenez jamais le dernier que vous voyez. » Elle affirme que, dans sa culture, on offre toujours quelque chose quand on prend quelque chose. Je ne peux pas faire d’offrande bien sûr, ce serait de l’appropriation, alors j’ai pensé... comment puis-je donner en retour? Vous savez ce que j’ai fait? J’ai ramassé des ordures que les gens avaient jetées sur la route et dans la forêt ! Je suis entourée de parcs protégés et, en me promenant, je trouve des bouteilles d’eau en plastique, des canettes de bière et des tasses à café! Qu’est-ce qui ne va pas chez les gens !? Voilà ce que je fais pour essayer de redonner quelque chose à la Nature. C’est une question de réciprocité et de respect. D’un autre côté, j’ai commencé à cultiver des plantes indigènes qui sont bonnes pour les insectes et les oiseaux. Comment puis-je soutenir et nourrir cet endroit? Je sens un nouveau sens des responsabilités germer en moi par rapport à ce lieu dont je dois prendre soin...

Laissez moi juste vous raconter une anecdote : je buvais du thé, juste avant que nous commencions cet appel, et sur le sachet de thé, il y a un morceau de papier, vous savez ? Sur lui, nous pouvons lire une petite citation, qui change sur chaque sac de thé que vous choisissez dans la boîte. Aujourd’hui : « Faites partie de l’univers, pour que l’univers devienne une partie de vous. »

 

C’est génial! (rire) mettez-le dans notre article !  OUI...c’est.. PARFAIT! Quand je regarde les images microscopiques et les images télescopiques, parfois le gros plan d’une cellule ressemble à une nuit avec des étoiles. Si cela ne nous dit pas que tout est lié… Je ne sais pas ce que cela signifie !

Dialogue conduit par Luci Garcia

Traduit par Landry Dasse

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