Chat avec

| Thomas Hirschhorn

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Figure majeure de l’art contemporain, le travail de Thomas Hirschhorn a su s’imposer sur la scène internationale grâce à son approche profondément humaniste, politique et radicale. L’artiste suisse cherche tout d’abord à inclure l’autre, à impliquer l’autre dans son travail.  Pour lui, l’art a une force universelle : celle de créer du commun, de la pensée, de la rencontre. Rêvant de justice sociale et d’égalité, le travail de Thomas Hirschhorn se distingue par sa capacité à penser politiquement ses formes, de ses choix plastiques jusqu’aux dispositifs d’expositions. C’est pour cette raison qu’il utilise des matériaux précaires, non intimidants, comme le scotch, les collages, les journaux, les pneus, les inscriptions au gros feutre noir etc. 

Le travail de Thomas Hirschhorn est empreint de questionnements politiques et philosophiques, mais jamais dans une démarche élitiste. L’artiste créer par exemple des autels pour les penseurs qu’il admire, comme c’est le cas avec Deleuze Monument (2000),   Foucault Map (2004), et Gramsci Monument (2013), mais il produit aussi de nombreux écrits éclairants sur son travail et sa posture en tant qu’artiste. Récemment, l’artiste s’est intéressé à la pensée de la philosophe Simone Weil et à son livre La Pesanteur et le Grace (1947). L’artiste et la philosophe partagent en effet cette même exigence envers eux-mêmes pour agir le plus justement dans leur monde contemporain, au plus proche de leurs convictions morales et humanistes, et cela avec les moyens les plus exactes et cohérents qui soient. 

Cette discussion s’organise autour d’une des récentes pièces de Thomas Hirschhorn, Chat-Poster (2020),  grands collages retraçant une discussion whatsapp fictive entre Simone Weil et l’artiste.

Marion Rouméas

04/10/2020 à 15:45 - Marion
Cher Thomas, je suis ravie d’avoir de vos nouvelles et d'apprendre que les “Chat-Poster” ont bien pu être exposés à Liège. Auriez-vous le temps et seriez-vous d'accord pour répondre à quelques questions par Whatsapp ? Dites-moi sincèrement vos disponibilités, je peux adapter le nombre de questions en fonction.Take care, Marion
04/10/2020 à 16:01 - Thomas Hirschhorn
Bien sûr, je suis prêt pour répondre. Je propose une question - une réponse à la fois ?! Allez-y!
04/10/2020 à 16:02 - Marion
Simone Weil définit le moment de grâce comme étant le seul à échapper à la pesanteur. Diriez-vous qu’il s’agit d’un instant suspendu ? Comment définiriez-vous ce moment de grâce au sein d’une expérience artistique ?
04/10/2020 à 17:18 - Thomas Hirschhorn:
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04/10/2020 à 17:18 - Thomas Hirschhorn
La 'Grâce' et la définition qu'en fait Simone Weil est la porte que j'ai pu ouvrir pour entrer dans son oeuvre. J'ai tout de suite été touché par la clarté et la rigueur de sa définition de la 'Grâce'. En tant qu'artiste, ce que je partage dans ma pratique et mon expérience de faire de l'art est la description de Simone Weil du vide. Ce vide involontaire - que je connais si  bien, dans et avec mon travail - qui est nécessaire pour que la 'Grâce' advienne. J'ai utilisé et j'utilise le terme de 'Grâce' quand tout semble perdu, quand je ne sais plus comment avancer et que j'ai - pourtant - tout donné. Ce que j'aime c'est que Simone Weil utilise la 'Grâce' comme un terme dur, cruel  et physique.
04/10/2020 à 18:20 - Marion
Ces moments de vide involontaire dans votre pratique sont-ils durs, cruels et physiques ?
05/10/2020 à 12:01 - Thomas Hirschhorn
05/10/2020 à 12:01 - Thomas Hirschhorn
Oui, le vide que je ressens dans et avec mon travail est toujours cruel, violent, physique. Ce n'est pas un vide abstrait ou théorique, c'est toujours un vide concret : Comment continuer face à tout ce qui me dit d'arrêter ? Comment faire, moi avec mon plan, mes idées, ma conviction - face à ce qui me dit de faire autrement ? Comment finir et fixer un travail face à ce qui me dit de le continuer et de le garder ainsi non-fixe ? Comment m'en sortir avec mon travail, ma position, ma mission - face à ce qui est sans issue ?
07/10/2020 à 14:47 - Marion
Je ne suis pas sûre exactement de saisir de quelles natures sont les difficultés que vous évoquez... Ce vide que vous affrontez au cœur de votre pratique est-il suscité par les difficultés du monde, de l’actualité : une forme de résistance ou d'impossibilité d'ordre politique ? ou plus par une forme d’angoisse du geste de création lui-même (phénomène de la page blanche) ? Qu’est-ce qui est suffisamment fort qui puisse vous faire douter au cœur même de votre mission ?
07/10/2020 à 15:30 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201007-WA0000.jpg
07/10/2020 à 15:30 - Thomas Hirschhorn
Le vide doit être un vrai vide, cela veut dire une situation d'impossibilité, de non-capacité ou d'incompétence avec laquelle on se confronte volontairement. Volontairement parce qu' on a décidé de faire quelque chose d'impossible, on a décidé de faire quelque chose pour lequel on ne possède pas de compétence, quelque chose qui dépasse notre capacité. Un vide 'véritable' n'intervient pas par ma faiblesse, par ma non-prévision et surtout pas par mon narcissisme (la page blanche). Le vide se forme seulement parce que j'y a vraiment cru, parce que je l'ai tellement voulu et parce que j'ai absolument tout donné. Je parle de ce vide, je connais ce vide - en tant qu'artiste - car c'est cela, ce vide, qui est cruel, dur et physique. Et je crois que c'est seulement dans ce vide que la Grâce peut apparaître.
07/10/2020 à 16:08 - Marion
Cela rejoint la citation de Gramsci que vous mentionnez à propos de “Eternal Ruins” : “La destruction est difficile, en effet elle est aussi difficile que la création”, n'est-ce pas ?
08/10/2020 à 10:25 - Marion
Qu'est-ce qui, dans votre vie, vos études, ou plus largement dans l’art, vous a convaincu que vous alliez dédier votre vie à ça ? Qu'est-ce que vous aimez particulièrement dans l'art, qui vous a décidé à être artiste ?
08/10/2020 à 12:39 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201008-WA0000.jpg 
08/10/2020 à 12:39 - Thomas Hirschhorn
Je viens de voir au 'Centre Culturel Italien' quelques-uns des "Prison-Notebooks" d'Antonio Gramsci. Ils sont simples, chargés et précis - c'est magnifique. Par rapport à la citation de Gramsci : ce que j'aime est qu'elle lie la destruction à la création et inverse la 'valeur' qu'on leur donne par habitude. Gramsci nous rappelle que c'est difficile de détruire des systèmes abusifs, injustes ou dépassés, c'est difficile de détruire des habitudes tyranniques, inadmissibles ou arbitraires et c'est difficile de détruire des traditions intolérables, usurpatoires et partisans mais que c'est difficile - aussi - de créer quelque chose de nouveau à la place. Cela nous concerne tous.
08/10/2020 à 12:44 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201008-WA0001.jpg
08/10/2020 à 12:58 - Thomas Hirschhorn
J'ai vu ce tableau pendant mes études à la 'Kunstgewerbeschule Zuerich' autour des années 1980 au 'Kunsthaus Zuerich'. Je me sentais immédiatement IMPLIQUÉ. IMPLIQUÉ dans une œuvre d'art. Mais c'est seulement plus tard - déjà à Paris - vers 1989/1990 que j'ai DÉCIDÉ de mettre mon travail dans le champ de l'art. Ceci fut une décision importante, car ni dans ma famille, ni pendant mon éducation j'étais 'prédestiné' ou 'confronté à la question' d'être ou de devenir un artiste. Or j'ai compris - dans l'isolation à Paris, en travaillant ma forme (j'ai toujours travaillé avec plaisir, je faisais des collages) que le problème n'est pas 'être un artiste' ou ne pas 'être un artiste' mais quoi faire en tant qu'art ? Quel art faire ? Comment définir ce qu'on fait en tant qu'art ? De prendre la décision de METTRE MON TRAVAIL DANS LE CHAMP DE L'ART (l'histoire de l'art, l'amour de l'art, la critique d'art, le marché de l'art) était un acte d'ÉMANCIPATION. À partir de ce moment (j'avais déjà 32/33 ans) tout est devenu simple pour moi. Pas 'facile', mais clair.
08/10/2020 à 14:15 - Marion
Donc mettre votre travail dans le champ de l'art était une manière d'impliquer les autres, tout comme vous vous étiez senti impliqué par ce tableau de Warhol ?
08/10/2020 à 14:48 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201008-WA0002.jpg 
08/10/2020 à 14:48 - Thomas Hirschhorn
OUI. JE TROUVE QUE LA CHOSE LA PLUS IMPORTANTE ET LA PLUS BELLE QUE L'ART PUISSE FAIRE C'EST 'IMPLIQUER'. M'IMPLIQUER MOI et MOI je dois, je veux - avec mon travail - IMPLIQUER L'AUTRE.
08/10/2020 à 15:02 - Marion
Lorsque vous étudiez à l'école d’art de Zurich, est-ce pour vous une façon d’appréhender l’art au-travers d’objets quotidiens, de la vie quotidienne ? Pourquoi avoir choisi une école de design et pas une école d’art ?
08/10/2020 à 15:16 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201008-WA0003.jpg
08/10/2020 à 15:16 - Thomas Hirschhorn
J'ai étudié 5 ans a la 'Kunstgewerbeschule Zuerich'. Je n'ai pas étudié dans une école de design. La 'Kunstgewerbeschule' (j'insiste sur l'utilisation de ce terme) ou j'ai étudié s'inscrit dans la lignée des idées du 'Bauhaus' comme Thierry De Duve le décrit magnifiquement dans son livre qui est pour moi précis et précieux : "Nominalisme Pictural". Ce livre qui me prend au sérieux, moi et mes questions a cette époque et ainsi il devient - à cause de cette clarté et cette attention que porte son auteur à la question de l'école - mais aussi à cause du cheminement de Marcel Duchamp - décrit par Thierry de Duve d'une manière absolument convaincante et passionnante - un livre très important pour moi. Je ne l’ai lu que bien après avoir quitté l'école - mais ceci m'a énormément éclairé et aidé.
08/10/2020 à 15:53 - Marion
"Nominalisme Pictural" semble vous avoir beaucoup touché. Qu'est-ce que ce livre a changé en vous ? Votre point de vue, votre manière de faire des formes, votre manière de penser ... 
08/10/2020 à 16:00 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201008-WA0004.jpg
08/10/2020 à 16:00 - Thomas Hirschhorn
Ce livre m'a donné confiance. Confiance par rapport à ce que je voulais,  confiance en la recherche et le fait de trouver mon propre chemin, confiance en la recherche et le fait de trouver ma propre méthode de travail et confiance en la recherche et le fait de trouver ma propre forme, la forme qui vient de moi, la forme qui vient de moi seulement.
08/10/2020 à 16:09 - Marion
Vous travaillez avec des matériaux que vous qualifiez de « non intimidants ». Les chat-poster sont essentiellement réalisés en carton, feutre, collage, graphisme simple. Qu’est-ce qui qualifie pour vous ces matériaux non-intimidants ? S’agit-il de matériaux pauvres ?
08/10/2020 à 16:22 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201008-WA0005.jpg
08/10/2020 à 16:22 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201008-WA0005.jpg
Se décider pour des matériaux est POLITIQUE. C'EST CELA 'TRAVAILLER POLITIQUEMENT': UTILISER DES MATERIAUX QUE TOUT LE MONDE CONNAIT ET UTILISE. DES MATÉRIAUX QUI NE  SONT PAS FORCÉMENT UTILISÉS POUR FAIRE DE L'ART. DES MATERIAUX QUI SONT UNIVERSELS. DES MATÉRIAUX QUI N'ONT PAS DE 'PLUS-VALUE' EN TANT QUE TEL. DES MATÉRIAUX DISPONIBLES. Parce que je travaille avec des matériaux pour lesquels je me suis DÉCIDÉ,  je ne veux et je ne peux les changer. Je veux et je dois y rester fidèle.
08/10/2020 à 16:54 - Marion
Ces décisions sont une forme d'attention portée au choix du matériaux en quelque sorte... Et c'est cette générosité, cette attention portée aux autres, qui est politique selon vous ?
08/10/2020 à 16:55 - Marion
Vous ajoutez également à ces posters, des cristaux vieux de milliers d’années. Ces roches évoquent spontanément une certaine préciosité, de par la rareté de ces pierres, et de par leur ancienneté, préciosité qui contraste avec vos matériaux de prédilection. Pourquoi avoir choisi de travailler avec ces pierres?
08/10/2020 à 17:02 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201008-WA0006.jpg
08/10/2020 à 17:02 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201008-WA0006.jpg
J'ai mis des cristaux parce qu'ils viennent de la montagne qui s'effrite, je les a mis parce qu'ils proposent au 'Chat-Poster' une autre dimension du temps, une dimension 'éternelle', car chaque cristaux a été créé il y a 12 a 20 million d'années et j'ai mis les cristaux pour leur aspect d'élément pouvant être 'guérisseurs'.
08/10/2020 à 17:05 - Marion
Le carton, le feutre, sont des matériaux fragiles, précaires. Mais les pierres ont déjà traversé des milliers d’années et en traverseront d’autres. Alors comment concevez-vous la conservation de cette œuvre ? Est-elle conçue pour vieillir ?
08/10/2020 à 17:12 - Thomas Hirschhorn
MON TRAVAIL EST POUR L'ÉTERNITÉ OU L'ILLIMITÉ - COMME TOUT ART.
08/10/2020 à 17:19 - Marion
Certaines de vos installations sont délibérément précaires et vouées à disparaître, comme le musée précaire Albinet par exemple. Est-ce une manière de rendre vos œuvres vulnérables, plus vivantes, en leur donnant un temps de vie ?
08/10/2020 à 17:24 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201008-WA0007.jpg
Deleuze-Monument, 2000. Exposition "La beauté" 2000, Cité Champfleury, Avignon
08/10/2020 à 17:24 - Thomas Hirschhorn
C'EST LE PRÉCAIRE QUI DURE, C'EST LE PRÉCAIRE QUI RESTE, C'EST LE PRÉCAIRE QUI EST L'AVENIR, QUI EST L'ESPOIR, C'EST LE PRÉCAIRE QUI CRÉE - PAR SON INTENSITÉ - LA PÉRENNITÉ.
08/10/2020 à 17:35 - Marion
Vous dites que tout art est éternel et que la précarité permet de créer une forme de pérennité. Uune œuvre doit être précaire pour être éternelle ? Toute œuvre contient-elle une forme de précarité ?
08/10/2020 à 18:04 - Thomas Hirschhorn
JE N'UTILISE JAMAIS LE MOT 'PRÉCARITÉ' CAR IL EST MAL COMPRIS ET MAL UTILISÉ PAR DES POLITICIENS. J'AIME LA NOTION 'PRÉCAIRE' QUE DÉCRIT GIORGIO AGAMBEN SUR LA PAGE 11 - je crois - DU MAGNIFIQUE LIVRE "LE FEU ET LE RÉCIT". POUR MOI L'ART DOIT S'OUVRIR AU PRÉCAIRE, L'ART DOIT EMBRASSER LE PRÉCAIRE, IL DOIT TENDRE VERS  LE PRÉCAIRE.
08/10/2020 à 19:00 - Marion
Oui je vois. C'est vrai que précarité est peut -être davantage polysémique....
08/10/2020 à 19:00 - Marion
« Précaire signifie ce qu’on obtient à-travers une prière ; (…), requête verbale, distincte d’une requête faite avec tous les moyens, fussent-ils violents, et qui, pour cette raison, se révèle fragile et aventureuse. Et la littérature est aventureuse et précaire. » Le Feu et le Récit de Giorgio Agamben.
08/10/2020 à 19:02 - Marion
Ma prochaine question concerne l'exposition “Eternal Ruins” qui a été fermée au public pendant le confinement et rendue accessible virtuellement sur le site de la galerie.  Que pensez-vous de ce type de dispositifs d’exposition rendues virtuellement visibles ?
09/10/2020 à 08:02 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201009-WA0000.jpg
09/10/2020 à 08:02 - Thomas Hirschhorn
J'AI MOI-MÊME FAIT UNE VISITE VIRTUELLE DÉSESPÉRÉ JUSTE UN JOUR AVANT LE CONFINEMENT DE MON EXPOSITION À PARIS POUR PARTAGER CE QUI EST DEVENU INVISIBLE LE LENDEMAIN. CES DISPOSITIFS SONT UTILES DONC EN CAS D'URGENCE ET DE NÉCESSITÉ EXTRÊME. MAIS IL NE FAUT PAS QU'ILS DEVIENNENT LE NOUVEAU MODUS DE VISITE D'EXPOSITION, CAR IL NE FAUT - EN AUCUN CAS -  ABANDONNER LE CÔTÉ 'PUBLIC' D'UNE VISITE D'EXPOSITION. NI DANS LE MUSÉE, NI DANS LES GALERIES, NI DANS LES CENTRES D'ART.
09/10/2020 à 13:07 - Marion
Qu'est-ce qui est important pour vous dans ce côté public lors d'une visite d'exposition ?
09/10/2020 à 13:34 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201009-WA0001.jpg
09/10/2020 à 13:34 - Thomas Hirschhorn
Le côté 'Public' des institutions, des centres d'art et des galeries doit rester parce que seulement si leurs expositions sont 'Publiques' la CRITIQUE peut se faire, peut se former. Or pour une exposition, obtenir une CRITIQUE est crucial. Pour qu'une œuvre d'art obtienne une CRITIQUE il faut qu'elle soit 'Publique'.
09/10/2020 à 13:51 - Marion
Pourriez-vous me parler d'avantage de l'image que vous venez de m'envoyer ? Ces dessins font-ils partis de l'exposition à Liège ? Comment ont-ils été réalisés ? (collage, dessin...?) Je les trouve très beaux.
09/10/2020 à 14:12 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201009-WA0002.jpg
09/10/2020 à 14:18 - Marion
Vous accordez beaucoup d’importance à l’expérience physique. Certaines de vos œuvres sont essentiellement faites pour être vécues, comme par exemple “Flamme Eternelle” au Palais de Tokyo. Comment concevez-vous l’expérience du public au sein de vos installations ? Est-ce que l’expérience physique au sein de vos installations est quelque chose d’important pour vous ? Diriez-vous que quelque chose se joue à ce moment-là précisément ?

09/10/2020 à 14:21 - Thomas Hirschhorn

 "Medaillon"The "Medaillon" is a small series of works I made as homage to Simone Weil, the genius, radical and singular french philosopher. To have or to wear a "Medaillon" (or a medal) means to be prevented from being harmed or damaged. The "Medaillon" is the form of the protective and healing jewel people have surrounding their neck. It's a drawing of a possible necklace. I made the "Medaillon" in order to pay tribute to the figure of Simone Weil, to her fantastique work and her inspiring life. Beside the protection, beside keeping safe and to own a "Medaillon" in order to be secure, to own a "Medaillon" is also a risk, it's the possibility to be betrayed by it. The one who carries a "Medaillon '' with him can be betrayed through it.  The "Medaillon'' I made are made with admiration for Simone Weil, with astonishment at her courageous will and her action for making a knot with theory and real. Simone Weil reported in a letter to Georges Bernanos around 1938, when she was engaged as soldier in the 'Durutti-Column': ". . . in Aragon, a little international group of 22 military men of every country, after a light engagement, captured a young boy of fifteen, who was fighting as a Phalangist. As soon as he was captured, all atremble from having seen comrades killed around him, he said that he had been enrolled by force. He was searched, a medal of the Virgin and a Phalangist’s card were found on him; he was sent to Durritti, the chief of the column, who, after expounding for an hour on the beauties of the ideal anarchist, gave him the choice between dying at once and enrolling at once in the ranks of those who had made him a prisoner, against his comrades of the night before.  Durutti gave the child twenty-four hours to reflect; when these twenty-four hours were up, the child said no and was shot. . . "

Therefore the "Medaillon" is both a protection but it can also betray, it can expose to danger, it can threaten - which means there is a price to be paid in owning a "Medaillon".

 

T.H. 2020

09/10/2020 à 14:21 - Thomas Hirschhorn

L'ART EST UNE EXPÉRIENCE PHYSIQUE

10/10/2020 à 12:42 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201010-WA0000.jpg
11/10/2020 à 10:00 - Marion
Cher Thomas, ravie de voir que la conférence a bien eu lieu ! Comment cela s' est passé ? 

11/10/2020 à 10:51 - Thomas Hirschhorn

Cela c'est bien passé à Gent. J'ai donné une conférence au 'KASK' avec le titre: “Gravity and Grace" sur les “Chat Poster” et sur ma découverte de la pensée de Simone Weil. Ils ont organisé une très grande salle - une sorte de théâtre - pour rassembler plein d'étudiants avec le 'respect' des mesures de distance. On peut dire que c'était 'plein', c'est bien de voir que les gens du 'KASK' font les choses qui les passionnent malgré le Covid-19. C'est pour cela aussi que j'ai tout fait - de mon côté pour y aller - notamment un Test 'Covid-19'. Le lendemain j'ai fait un séminaire avec 26 étudiants au "KASK" . Les étudiants ont en amont écrit des questions, il y en avait en tout 35, générales et plus spécifiques sur mon travail, sur l'art, sur être artiste (l'argent etc.). J'ai répondu honnêtement à toutes les questions en essayant d'être clair et simple. J'ai été touché quand j'ai lu les questions qu'on m'a envoyées un jour avant, car le fait qu'il y ait tellement de questions des jeunes en 'devenir artiste' m'encourage, moi, mais - c'est surtout encourageant - pour ce qu'on fait, nous, chacun a nos niveaux - l'art. Après le 'séminaire' (3 heures) j'étais très fatigué car j'avais l'impression - en donnant toutes ces réponses sur leur questions - d'avoir une grande et lourde responsabilité à porter, même si je leur ai bien dit que mes réponses n'engagent que moi, seulement moi - et surtout pas eux. Je suis rentré heureux à Paris.

12/10/2020 à 14:51 - Marion
Cher Thomas, je suis ravie d' apprendre que la conférence s' est aussi bien passée et qu' autant d'initiatives ont été prises en période covid ! Ma prochaine question concerne votre atelier à Aubervilliers. Qu' est-ce qui vous a décidé à venir vous installer ici ? Comment vivez-vous l'espace, la ville ?

12/10/2020 à 15:07 - Thomas Hirschhorn

Je suis là depuis 20 ans. Aubervilliers est une ville à aimer. J'habite à Paris mais je viens tous les jours - ou presque - à Aubervilliers pour travailler. J'ai une heure, exactement, de marche à pied de chez moi. Mon chemin n'est pas le plus pittoresque mais il me rappelle ce qu'il faut: un bout de la réalité qui m'entoure, un bout du monde dans lequel je suis et un moment du temps dans lequel je vis. Il y a tout ce qu'il faut à Aubervilliers. C'est une ville non-prétentieuse. C'est une ville de travailleurs, il ne sert a rien de 'flâner', on sait pourquoi on est là. Je suis venu à cause de l'espace pour travailler. J'ai un grand espace, il n'est pas immense mais suffisamment grand pour pouvoir produire de l'art. J'aime être dans mon atelier. J'aime avoir un endroit dédié à mon travail. J'aime savoir - même si je n’y suis pas - que j'ai un atelier.

12/10/2020 à 15:10 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201012-WA0001.jpg
12/10/2020 à 15:21 - Marion
Quelle place cet atelier tient-il dans votre pratique ?

12/10/2020 à 15:26 - Thomas Hirschhorn

Une place importante. Importante parce qu'il est crucial de consacrer un espace à son travail, sa mission, son ambition. L'atelier n'est pas seulement un lieu de travail mais aussi un endroit pour se concentrer, pour réfléchir, pour rêver.

12/10/2020 à 15:26 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201012-WA0002.jpg
12/10/2020 à 15:33 - Marion
Vous défendez également le fait que l'art possède une puissance transformatrice. Vous affirmez que vous cherchez à vous transformer au-travers de l'art, mais aussi à transformer les autres. Ces notions sont à la fois très subjectives, et relèvent du ressenti personnel, du rapport entretenu à l'art. Comment vous sentez-vous impacté par cette force transformatrice ? Pourriez-vous témoigner de ce que peut vous faire l'art ?
12/10/2020 à 17:42 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201012-WA0004.jpg
12/10/2020 à 17:42 - Thomas Hirschhorn
L'art peut nous transformer parce qu'il nous force à entrer en contact avec quelque chose qu'on ne connaît pas, qu'on n'attend pas, qu'on ne veut pas. Comme la philosophie ou comme la poésie.  Évidemment,  l'art ne peut nous transformer seulement si nous sommes d'accord d'entrer en contact. La transformation n'est pas automatique, ni gratuite. La transformation nous demande l'implication et l'accord d'en payer le prix. Mais s'il y a transformation par l'art ceci crée de nouveaux horizons et de nouvelles dimensions : c'est une percée. Une percée comme était - par exemple  - le 'carre noir' de Malevitch lui-meme, mais aussi une percée pour toute personne qui accepte d'entrer en contact avec lui. On en sort transformé par ce contact.
13/10/2020 à 08:27 - Marion
Vous affirmez croire aux notions d'Égalité, d’Universalité, de Justice et de Vérité. Pensez-vous que l’art soit universel ? Pourquoi, selon vous, certaines personnes ne se sentent pas concernées par l'art contemporain ?
13/10/2020 à 09:04 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201013-WA0000.jpg
13/10/2020 à 09:04 - Thomas Hirschhorn
Personne n'est obligé de s'impliquer dans - ce que vous appelez - "l'art contemporain" . L'art par contre, et encore la philosophie et la poésie peuvent créer cette implication. Je n'ai jamais rencontré une personne dans ma vie pour laquelle l'art, la philosophie ou la poésie ne dit rien, n'existe pas ou qu'il/elle ne connaît pas. C'est cela qui compte, c'est cela qui est essentiel et c'est cela qui est encourageant. Évidemment d'une manière, d'un niveau et d'une implication - pour chacun - différent. "L'art contemporain" n'est pas un problème, n'est pas mon problème, n’a jamais été et ne sera jamais un problème - parce que je suis contemporain, que je le veuille ou pas. L'universalité de l'art est la base de toute production. Cela est la base pour l'artiste afghane qui peint des paysages, pour l'artiste péruvien qui fait des mosaïques et pour moi qui fait des collages. Abandonner cela c'est du défaitisme, du narcissisme ou de la fainéantise intellectuelle.
13/10/2020 à 09:26 - Marion
Il semble que vous ayez également une certaine conscience du caractère élitiste de la culture au sein de notre société lorsque vous souhaitez inclure des personnes qui ne sont pas forcément plongées dans le milieu culturel de facto, notamment en tendant à vous adresser à un public "non-exclusif". Qu'entendez-vous précisément par ce terme ?
13/10/2020 à 09:52 - Thomas Hirschhorn: IMG-20201013-WA0001.jpg
13/10/2020 à 09:52 - Thomas Hirschhorn
Mon travail - et l’expérience que j’ai pu en faire - me montrent qu’il est impossible de toucher, voire de créer, un 'Public Non-Exclusif' et ce aussi dans l’intuition, même si - certes - dans des proportions qui diffèrent selon l’emplacement du travail, que ce soit un quartier périphérique ou un musée au centre-ville. Le Public Non-Exclusif est le public auquel j’adresse mon travail. C’est une de mes missions. Le  Public Non-Exclusif c’est l’Autre, c’est le voisin, c’est l’inconnu, c’est l’étranger, c’est celui qui me fait peur et que je ne connais pas, c’est celui qui n’est pas attendu, celui qui n’est prévenu, c’est l’intrus, c’est le non-intéressé, c’est le passant, celui rencontré par hasard et c’est le plus proche. Le Public Non-Exclusif n’exclut -justement-personne, il inclut, il inclut tout le monde, il inclut tous les publics possibles. C’est pourquoi dans 'Public Non Exclusif' sont inclus tous les publics possibles. C’est pourquoi dans 'Public Non-Exclusif' sont inclus le curateur, l’intéressé par l’Art, le collectionneur d’Art, le passionné d’Art et le critique d’Art. Ils font partie du 'Public Non-Exclusif'. Mais, le curateur, l’intéressé en Art, le collectionneur, le galeriste, le directeur de musée, l’historien d’Art, le professeur d’Art et le critique d’Art ne peuvent jamais être une cible pour mon travail et je ne dois jamais diriger mon travail vers eux. 
13/10/2020 à 10:54 - Marion
« L’initiative et la responsabilité, le sentiment d’être utile et même indispensable, sont des besoins vitaux de l’âme humaine.(...)La satisfaction de ce besoin exige qu’un homme ait à prendre souvent des décisions dans des problèmes, grands ou petits, affectant des intérêts étrangers aux siens propres, mais envers lesquels il se sent engagé. Il faut aussi qu’il ait à fournir continuellement des efforts. Il faut enfin qu’il puisse s’approprier par la pensée l’œuvre tout entière de la collectivité dont il est membre, y compris les domaines où il n’a jamais ni décision à prendre ni avis à donner. Pour cela, il faut qu’on la lui fasse connaître, qu’on lui demande d’y porter intérêt, qu’on lui en rende sensible la valeur, l’utilité, et s’il y a lieu la grandeur, et qu’on lui fasse clairement saisir la part qu’il y prend. Toute collectivité, de quelque espèce qu’elle soit, qui ne fournit pas ces satisfactions à ses membres, est tarée et doit être transformée. »
Voilà une citation de Simone Weil tirée de son texte "L'enracinement", que vous connaissez certainement. Je trouve cette citation magnifique et je trouve qu'elle résonne fortement avec les textes que vous m'avez envoyé. On retrouve ce caractère universel des "besoins de l'âme" (dont l'art pourrait bien faire partie) et cette volonté d'inclure l'autre en tenant à le considérer dans toute son humanité…

13/10/2020 à 13:15 - Thomas Hirschhorn

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13/10/2020 à 14:50 - Marion
Vous utilisez également un vocabulaire du combat, de l'affrontement pour qualifier votre démarche artistique : "artiste travailleur soldat" "combat" "se battre" "art comme outil, comme arme" "affronter la réalité". Est-ce selon-vous la mission de l’artiste que de créer une brèche dans la société pour s’exprimer ? À quel point cette brèche doit-elle être violente ?

13/10/2020 à 17:02 - Thomas Hirschhorn

Ce que j'aime chez Simone Weil est qu'elle était une combattante, une soldate, une guerrière. Je pense - en effet - qu’en tant qu’ artiste - je dois être un soldat. C'est pourquoi : Artiste - Worker - Soldier. Il faut se battre pour son travail, pour sa compréhension de l’art, pour sa position artistique. Il y a peut-être des artistes - qui sait? - qui ne doivent pas se battre, mais me concernant ce n'est pas le cas. Je dois, j'ai toujours dû me battre et je ne me plains pas - mais cela m'encourage d'autant plus d'apprendre à quel point, des gens comme Simone Weil étaient des soldates. Être soldat veut dire: Avoir une mission, sa mission à soi, une mission qu'on se donne soi-même. Et avoir une mission veut dire tout faire - à la vie a la mort - pour accomplir sa mission.

13/10/2020 à 17:14 - Thomas Hirschhorn

ÊTRE UN SOLDAT VEUT DIRE SE BATTRE. MAIS JE NE ME BAT CONTRE PERSONNE, CONTRE AUCUNE AUTRE FORME D'ART, CONTRE AUCUNE AUTRE POSITION OU COMPRÉHENSION D'ART. JE ME BATS POUR. JE NE ME BATS PAS CONTRE. JE ME BATS POUR MON ART !

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