Zineb Sedira

« J’aime donner la voix à celles et ceux qui sont rendus inaudibles »

Zineb Sedira portrait- Thierry Bal-3bis.
© Thierry Bal

Votre oeuvre est ponctuée de références autobiographiques, elles prennent comme point de départ votre vie.

 

Je suis née à Gennevilliers en 1963 de parents algériens, qui ont immigré en France au début des années 60. Je suis restée à Gennevilliers jusqu’à mes 18 ans avant d'aller vivre à Paris. Mon enfance s'est passée en HLM, au sein d'une communauté maghrébine. En tant qu’enfant, j’allais souvent au cinéma avec mon père visionner des films égyptiens et italiens (péplums et western spaghetti), dans un petit cinéma qui semblait avoir une programmation pour la communauté immigrante. Je crois que ces moments passés au cinéma ont développé un goût pour l’image en mouvement, pour le cinéma. Mon père m'emmenait aussi à l’école Edouard Manet où je faisais des cours de marionnettes et de poterie. Cette école est aujourd’hui l’Éc​ole municipale des beaux-arts et la galerie Édouard Manet​ de Gennevilliers, dans laquelle j’ai exposé en 2010. Étant donné que mes parents ont grandi dans une région très rurale en Algérie pendant la colonisation, où les écoles pour les ‘autochtones’ étaient très rares, de ce fait, ils ne savent écrire ni le français ni l’arabe. Malgré ceci - ou peut-être pour cette raison - mon père était pour l'éducation et la culture. Du côté de ma mère, ce dont j’ai hérité est mon appétit pour l’histoire orale et l’écoute de contes. J’ai un souvenir d’une enfance peuplée d’histoires et anecdotes. Cela a évidemment développé un intérêt pour la parole et sa transmission au travers des relations et d'interactions entre mère et enfant. En conséquence, j’aime écouter et faire parler autrui. Beaucoup de mes vidéos sont basées autour d'entretiens que je transmets oralement et visuellement, via le médium de la vidéo ou photographie. Je suis très intéressée par les histoires non-écrites, cachées en quelques sorte. J’aime donner la voix à celles et ceux qui sont rendus inaudibles.

Je suis devenue mère à Londres à l'âge de 28 ans et à ce moment-là, j’ai compris rapidement l’importance de transmettre à ma fille mon expérience algérienne et française. De plus, vivant à Londres j’estimais que je m'étais éloignée de ces ‘identités’. Pour moi, il était important d’essayer de les maintenir en plus de ma nouvelle ‘identité anglaise’. Nous parlions anglais à la maison, et lors de rencontres familiales trois langues circulaient : français, algérien et anglais. Cela m'a poussée à questionner nos langues maternelles au travers de ma fille, ma mère et moi-même. De ce fait, j’ai créé la vidéo Mother Tongue en 2002.

Mother Tongue, 2002

Dans la vidéo Mère, père et moi (2003), ce sont vos parents qui racontent leur arrivée à Gennevilliers. 

 

J’ai interrogé mes parents sur leur arrivée en France : pourquoi s’être installés en France et comment y vivre, alors que l’Algérie est en guerre avec la France ? Je leur ai aussi demandé de parler de leur vie en Algérie pendant la colonisation. C’était important pour moi de mettre en parallèle ces deux expériences : colonisées et immigrées.  Pour clarifier : mes parents vivaient en ‘Algérie Française’ puis ils se sont installés en France, une fois de plus sous l’autorité française. Il est certain que leur choix était motivé par des raisons clairement économiques et pour assurer l’éducation de leur enfant. En Algérie, mes parents étaient extrêmement pauvres. La colonisation avait dégradé la vie rurale et la famine et les maladies battaient leur plein… Mon père est donc parti rejoindre ses frères à Gennevilliers et ma mère l'a retrouvé quelques années plus tard. Il travaillait à Gennevilliers et envoyait de l’argent à sa famille, tout en restant fidèle au nationalisme algérien. Il combattait donc pour l'Indépendance de l’Algérie, tout en vivant en France. Il était membre de la Fédération de France qui actait pour le FLN (Front de Libération Nationale, ndlr) sur le sol Français durant la guerre d'Algérie. La Fédération de France mobilisait la communauté algérienne de France, d’Allemagne, de Belgique (entre autres) pour la guerre et contrôlait tous les aspects de leur vie en prévision de leur retour dans l'Algérie indépendante. De plus, elle récoltait des fonds auprès des travailleurs algériens, qui étaient transférés vers l’Algérie pour aider la lutte anticoloniale. Il est dit que l'Indépendance a été gagnée en partie grâce à ce fond très important. 

Ne sous-estimons donc pas l’importance de ce front qui appela en 1961 à une marche pacifique de milliers d’algériens contre le couvre-feu (qui les visait) à Paris. Cette action déchaînera leur massacre le 17 octobre 1961 organisé par le préfet de police Maurice Papon. Ceci à cinq mois de la fin de la guerre d'Algérie (19 mars 1962 date du cessez-le-feu). On dit que c’est l'un des plus grands massacres de l'histoire contemporaine de l'Europe occidentale. La mémoire de cet épisode majeur de la guerre d'Algérie sera occultée en France pendant plusieurs décennies. Livres et films sur le sujet seront censurés et ce n’est qu’assez récemment que ce massacre sera commémoré en France. Mon père avait fait partie de cette marche et après arrestation par la Force de police auxiliaire (FPA), il s’est retrouvé dans leur Centre d'Identification de Vincennes (CIV). C’est dans ce lieu qu’il a été témoin de beaucoup de violences envers les siens. Dans ma vidéo Mère, père et moi mes parents racontent toujours cette expérience avec beaucoup d’agitations et d’émotions. Il en va de même pour leur réalité coloniale et d’immigré en France dévoilée dans cette vidéo.

Quand vous étiez plus jeune, retourniez-vous souvent en Algérie ? La culture algérienne était-elle très présente dans votre environnement ?

 

À Gennevilliers, nous avons grandi dans une communauté maghrébine, musulmane, et avec toutes ses traditions. Nous fréquentions aussi des non-maghrébins : portugais, français et immigrés sub-sahariens. Quand nous visitions l’Algérie, c’était très enrichissant car nous étions semblables physiquement et il n’y avait plus de racisme. Par contre, la distinction que nous subissions parfois était que nous étions ‘enfants d’immigrés’. En France, nous entendions très souvent que nous n’étions pas français et que nous devions retourner chez nous en Algérie. En Algérie, pour certains, nous étions français et devions retourner chez nous en France ! Cette réaction était basée sur le fait que les émigrés étaient vus paradoxalement comme ‘riches’, alors qu’en France ils faisaient partie d’une classe populaire/ouvrière ! Même si seule une minorité pensait comme cela, pour nous enfants, il était difficile de comprendre cette disparité. Pourtant, cela ne nous empêcha pas d’avoir de très bons souvenirs de nos vacances en Algérie. Pour nous, ‘franco-algériens’ nous étions fascinés par ce pays qui était également le nôtre.  

Vous avez mentionné que votre père vous emmenait au cinéma. Y-a-t-il eu d’autres évènements qui vous ont amené à l’art ? 

À l'âge de 18 ans, j’ai rencontré des personnes très intéressantes et très artistiques : des musiciens et des artistes qui m’ont beaucoup influencée et inspirée.  Cela a développé une prédisposition pour ces milieux. J’ai alors quitté Gennevilliers pour Paris afin de pouvoir vivre pleinement ce moment riche en créativité. Pour gagner ma vie, je faisais des bijoux que je vendais dans des magasins du quartier des Halles. J’ai aussi affiné mon goût pour la musique comme le jazz et le rhythm & blues. Les musiciens qui m’attiraient étaient issus de la musique 'Afro-Américaine' des années 40 à 70. Je vivais donc au sein d’une communauté artistique baignée dans une scène musicale ‘underground’ et sensible au blues, jazz et R&B et parfois influencée par la music punk anglaise... Entre mon départ de Gennevilliers et mon arrivée à Londres en 1986, il y a eu cinq riches années de discussions politiques/culturelles et de moments créatifs qui m’ont marquée et qui ont ancré fermement mon appétit pour l’art contemporain.

Mother, Father & I, 2003

Qu’est-ce qui vous a mené vers une école d’art ? 

 

Depuis mon plus jeune âge, je me souviens avoir eu envie de suivre des cours d’art. Pour commencer, j’étais intéressée par la création de bijoux ou le dessin de motifs de tissus, donc mon aspiration était pour les art appliqués. Mais une fois à Londres, je me suis rendue compte que les arts plastiques (ou beaux-arts) étaient plus appropriés à mes besoins. La création d’œuvres plutôt que la fonction d’un objet était devenue une nécessité et une ‘revendication’. Mes professeurs insistaient sur le fait que je prospérerais naturellement dans une université où les arts plastiques étaient enseignés. Étant mère, cela m’inquiétait car je savais que cette voie ne déboucherait pas vers un emploi fiable. 

J’ai opté pour un cours Critical Fine Art Practice à la Central Saint Martin. Comme le nom l’indique, ce cours poussait à une réflexion critique de l’histoire de l’art contemporain et moderne. Les cours étaient pratiques, toutefois nous étions poussés à participer à des débats artistiques, politiques et sociaux.  La plupart de mes professeurs étaient des femmes influencées par les mouvements féministes des années 70.  Les cours étaient donc centrés autour de ces questions mais aussi autour des études postcoloniales. Un autre cours important était celui des Cultural Studies qui m’a fait découvrir des écrivains comme Jacques Derrida, Hélène Cixous, Kateb Yacine, Frantz Fanon, Assia Djebar ou encore le film La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo pour en nommer quelques-uns. Toutes ces personnes connues et respectées avaient eu (ou avaient) une histoire étroite avec l’Algérie. Lorsque je vivais en France, les origines/influences algériennes des écrivains français comme Cixous ou Derrida (entre autres) avaient été sous-estimées ou ignorées alors qu’en Angleterre c’était le contraire.

C’est donc durant mes études (1991-97) en Angleterre que j’ai découvert qu’il y avait des précurseurs ‘positifs’ algériens ou venant d’Algérie qui traitaient de la question postcoloniale. Cette découverte était importante pour moi. Ma scolarité (primaire et secondaire) s'était faite durant la période au cours de laquelle la France venait de perdre l’Algérie et les livres scolaires ne mentionnaient pas les méfaits de la colonisation. À l’époque, la guerre d’Algérie était tout simplement réduite en ‘les évènements de la guerre d’Algérie’. Heureusement ceci changea dans les années 90. Adulte, je faisais partie d’enfants d’immigrés algériens stigmatisés de ‘beurs’ ou ‘beurettes’. À ce moment-là, il y eut une explosion en littérature et cinéma d’écrivains et réalisateurs issus de cette génération de classe ouvrière. Leurs romans et films étaient définis comme ‘littérature ou cinéma beur’. Mais ils étaient français, alors pourquoi les classer dans des catégories basées sur leur origine et classe sociale ? Pourquoi ne pas les inclure dans une littérature ou un cinéma français ? C’est comme s’il n’existait qu’une identité française, élémentaire, non diversifié et immuable !

En revanche, je dois admettre qu’issue de la même expérience géopolitique et sociale, leur œuvre fut une référence très forte.  

Ces questions relatives à l’identité culturelle ont-elles été très tôt présentes dans votre pratique ? Ou bien est-ce quelque chose qui est venu à posteriori, avec une prise de recul ?

C’est en déménageant (et étudiant) à Londres que j’ai commencé à questionner mon identité mixte. Effectivement, cette distance envers l’Algérie et la France m’a permis de ‘prospérer’. dans un contexte moins réducteur envers les ‘franco-algériens’. En tant qu’étudiante, mes professeurs me laissaient entendre qu'il était acceptable de créer des œuvres liées à mon identité personnelle : femme, mère, française, algérienne et britannique. Des œuvres qui pouvaient critiquer l’impérialisme, le racisme et autres formes d’exclusions. Comme j'avais un besoin intuitif ‘d'exorciser’ le pathos franco-algérien avec lequel j’avais grandi et encore présent en France, mes premières créations ont été sur l’immigration, la représentation de la femme arabe dans l’orientalisme, la guerre d’Algérie…. Les questions autour de la femme et de la mère étaient aussi centrales...

Et maintenant, aimez-vous vivre à Londres ? 

Effectivement j’aime Londres mais je crois que je suis prête à rentrer en France. Londres est une ville très agréable et très dynamique mais aussi très coûteuse. Dans les années 90 et jusqu'à récemment, Londres était la capitale de l’art contemporain. Par contre, aujourd’hui je dirais qu’il se passe autant de choses en France dans les musées, fondations, galeries et résidences d’artistes… 

Fin des années 80, début 90, le YBA (Young British Art) battait son plein. C’était un groupe d’artistes très intéressant car ils organisaient des expositions dans des lieux insolites. Leur tactique était le choc, l'utilisation de matériaux jetables. Leurs vies et leurs attitudes relevaient de l’entreprenariat et s’opposaient au monde de l’art. Je commençais mes études à cette période mais c’est particulièrement le Black Art Movement qui m’a attirée. Ce mouvement fondé en 1982 était influencé par les études postcoloniales et féministes et le Civil Right Movement des États-Unis. Donc c’était un mouvement d'art politisé qui cherchait à mettre en évidence les questions de ‘race’ et de genre et la politique de représentation. Leur manifeste était plus approprié à mes préoccupations que celui de YBA. Ce mouvement m’a beaucoup influencé. 

Londres a été pour moi une ville importante car très enrichissante politiquement et culturellement. Elle m’a permis d’évoluer et de prospérer artistiquement dans un contexte ouvert à mes origines et mes recherches ‘postcoloniales’.

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Vous avez fondé à Alger une résidence d’artiste. Pourriez-vous décrire la scène artistique en Algérie ? 

C’est une petite scène. L'école des beaux-arts d’Alger était une très bonne école. Dans les années 90, à cause de la ‘décennie noire’, il y a eu une sorte de chape de plomb qui est tombée sur la culture, l’art et l’éducation en Algérie. La génération grandissant à ce moment-là n’a pas bénéficié de l’ouverture culturelle ni de l’enseignement post Independence (années 60/70). De plus, les curateurs internationaux (souvent anglophones) se déplacent rarement en Algérie car ils sont peu familiers à son histoire. Par ailleurs, l’Algérie est vue comme un pays ‘dangereux et inaccessible’ suite aux massacres de la décennie noire tandis que les algériens ne peuvent pas se déplacer facilement à cause des restrictions liées aux visas. Donc l’Algérie est finalement absente de la scène internationale. De ce fait, sans expositions à l’international, il est difficile aux artistes algériens d’être repérés et très peu ont une carrière hors-frontières. Mais il existe des lieux intéressants créés par des artistes. Toutefois leur développement est difficile sans aides financières de mécènes privés ou de l'État.

Yasmina Reggad (curatrice et artiste) et moi-même avons mis en place une résidence d’artiste aria (Artist Residency In Algiers) afin d’inviter des artistes internationaux à voyager en Algérie. L’idée était qu'ils échangent et/ou travaillent avec les artistes vivant sur place puisque les artistes locaux ne peuvent pas se déplacer aisément. Nous avons mis en place des talks à l’école des beaux-arts, des workshops, des discussions informelles… et avons créé des opportunités pour que des artistes partent en résidence d’artistes à l’étranger…

Dans votre œuvre Laughter in Hell, vous évoquez la décennie noire en Algérie. Comment avez-vous été marquée par cette période ? Avez-vous été personnellement impactée par cette violence ? 

Je n’ai pas été directement impactée car je vivais en Angleterre. Par contre, mes parents y demeuraient. En 1988 je suis allée au mariage de ma sœur et puis j’y suis retournée en 2004. Les émeutes du 5 octobre 1988, précédées par la ‘décennie noire’ des années 1990 m 'ont empêché de visiter l’Algérie pendant plus de 15 ans. Les années 1988 à 2004 ont été très difficiles pour moi car je ne pouvais plus rendre visite à mes parents à cause du danger de circuler dans le pays.  De plus, les informations en Angleterre sur la situation politique algérienne étaient pratiquement inexistantes.  C’était une époque pré-internet et la télévision satellite n’était pas si courante ou aussi développée qu’aujourd’hui. J’ai été traumatisée par le manque d’information sur l’Algérie surtout que mes parents, frères et sœurs vivaient en dehors de la capitale. Seuls mes voyages en France me permettaient de me renseigner sur la situation…

Lorsque je suis retournée en Algérie en 2004, j‘ai été surprise par le nombre de blagues orales qui circulaient encore autour des tueries et autres drames liés à la décennie noire. Je me suis rendue compte que ce n’était pas uniquement l’humour oral qui avait été développé à ce moment-là mais aussi la caricature de presse. J’ai donc passé beaucoup de temps à collecter les blagues orales mais aussi à photographier/scanner des journaux trouvés dans les archives nationales et privées (avant numérisation). Là, j’ai compris que les Algériens avaient un humour auto-dérisoire très particulier. Ils s’en servaient pour parodier l’État mais surtout le terrorisme et l’intégrisme. 

Lorsque la fondation Sharjah (Emirats Arabe Unis) expose Laughter in Hell, comment cette œuvre est-elle accueillie au Moyen Orient ? 

C’est Sharjah Art Foundation qui a financé Laughter in Hell. Sharjah est un émirat qui n’est pas du tout pro-djihadistes contrairement au Qatar ou l‘Arabie Saoudite. Sheikha Hoor Al Qasimi, directrice de SAF (aussi la fille de Sheikh) est une jeune femme très ouverte et dynamique. Elle a tout de suite voulu montrer ce projet parce qu’elle le trouvait pertinent dans le contexte des émirats arabes et du monde arabe en général.

J’aimerais également revenir sur la polémique autour de votre nomination à la Biennale de Venise. Le BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) semble avoir utilisé un de vos posts pour vous assimiler à leur mouvement.  Une petit communauté française anti-BDS s’est alors emparée du sujet, notamment au-travers du journal The Times Of Israel, et déclaré qu’une artiste soutenant le BDS ne pouvait pas représenter la France à la Biennale de Venise. Est-ce que vous pourriez nous donner votre version des faits ? Considérant que votre travail s’inscrit dans une pensée postcoloniale, comment regardez-vous la situation entre Palestine et Israël ? 

Je crois que mon droit de réponse a été très clair à ce sujet. Il est vrai que j’ai été surprise par le niveau de discrimination et d'intimidation qui s'est produit en réponse à ma nomination. J'ai fait l'objet d'accusations diffamatoires de la part d'un groupe de personnes qui espérait que les ministères de la Culture et des Affaires étrangères retireraient ma candidature ou que je renoncerai à représenter la France. Bien sûr, cela ne s'est pas produit. En tant que femme algéro-française et artiste, on m’a donné une tribune et une voix pour dénoncer toutes formes de haine et de racisme. Alors, malgré cette tentative de me faire taire et de porter atteinte à ma liberté d'expression, je représenterai la France à la prochaine Biennale de Venise. Souvent, ce type de tentative de faire taire - et ce n'est pas la première fois que mon travail est censuré - me motive encore plus.  Même si faire face à ce type de discours extrêmes et intimidants est toujours éprouvant, c'est aussi ce qui me pousse à continuer mon travail artistique car je me dis en quelque sorte que le travail que je fais doit être important pour susciter de telles réactions. Alors, quand j'ai commencé à penser à un projet artistique pour le Pavillon de la France à Venise, j'allais indéniablement poursuivre les thèmes récemment explorés : solidarités culturelles et politiques dans un contexte postcolonial.

Il est important de dire que pour moi cette nomination (choisie par un comité de sélection international) est un changement majeur pour l’art contemporain français et la relation de la France à son histoire complexe avec l’Algérie. En tant que femme arabo-berbère-algérienne-française basée à Londres et représentant la France, j'interprète le choix du gouvernement français comme une déclaration politique. C’est un signal fort de changer ‘l’image’ internationale de la scène artistique contemporaine française ainsi qu’une forme de ‘réconciliation’ avec la communauté d’immigrants désormais multigénérationnelle du pays. C’est enfin une reconnaissance de la vraie diversité de la France.

Laughter in Hell, 2014-2018 'Photo. Archives kamel mennour'

L'identité culturelle est aussi une affaire de transmission. Quelle part tient pour vous le vécu et la mémoire de ces identités culturelles dans votre travail ? 

Toutes les œuvres que je crée découlent de mon expérience, de celles de ma famille et de rencontres généreuses et tendres …. Pour moi, le personnel est politique. Dans Gardienne d’image (2010) ou j’interroge la veuve Safia Kouaci sur l’archive photographique de son mari, il est question d’amour, de vieillesse, de maladie, d’évènements politiques mais aussi d'héritage et de passation de mémoires. Je me pose souvent la question suivante : quand je ne serais plus là, qu’adviendra-t-il de mes œuvres ? Dans cette vidéo, la vie de Safia est mise en avant et me permet de poser des questions similaires à ma condition d’artiste mais aussi à des contextes plus amples sociaux-politique.  

Vous avez laissé la parole à Safia Kouaci, mais aussi à vos parents dans Mère, père et moi, de votre fille dans Mother Tongue. Il y a cette idée de laisser l’image à quelqu’un qui a vécu quelque chose de précis, comme une forme de témoignage. 

Oui c’est vrai que mon attirance va vers les personnes qui ont vécu à mes yeux des situations politiques importantes. Ce qui m’intéresse chez ces personnes souvent âgées, c’est la ‘fragilité’ de leur mémoire et de ce fait l’inexactitude de leur récit ou des faits (dates, noms…). Pourtant ces personnes sont toutefois des archives vivantes essentielles. Je les compare aux archives officielles afin d’interroger la légitimité, la véracité et les intentions derrière ces archives conventionnelles.

Ces récits oraux transmettent des histoires individuelles du point de vue des femmes ou de gens âgés « ordinaires » plutôt que par les voix habituelles des gouvernants ou les élites politiques. Dans Gardiennes d’images et Mère, père et moi, Safia ainsi que ma mère témoignent du rôle des femmes souvent négligé dans l'histoire de la guerre d'Algérie et de l'après-indépendance. Ici, les mémoires invoquées sont purement personnelles et offrent une autre façon d'accéder à l’Histoire pour comprendre le monde, une alternative aux archives ‘reconnues’ officielles.

 

Dialogue conduit par Marion Roumeas

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Laughter in Hell, 2014-2018 'Photo. Archives kamel mennour'